RENÉE DE L’ESTORADE A LOUISE DE CHAÜLIEÜ
Mai.
Si l’amour est la vie du monde, pourquoi d’austères philosophes le suppriment-ils dans le mariage? Pourquoi la Société prend-elle pour loi suprême de sacrifier la Femme à la Famille en créant ainsi nécessairement une lutte sourde au sein du mariage? lutte prévue par elle et si dangereuse qu’elle a inventé des pouvoirs pour en armer l’homme contre nous, en devinant que nous pouvions tout annuler soit par la puissance de la tendresse, soit par la persistance d’une haine cachée. Je' vois en ce moment, dans le mariage, deux forces opposées que le législateur aurait dû réunir; quand se réunirontelles ? voilà ce que je me dis en te lisant. Oh ! chère, une seule de les lettres ruine cet édifice bâti par le grand écrivain de l’Aveyron, et où je m’étais logée avec une douce satisfaction. Les lois ont été faites par des vieillards, les femmes s’en aperçoivent ; ils ont bien sagement décrété c|ue l’amour conjugal exempt de passion ne nous avilissait point, et qu’une femme devait se donner sans amour une fois que la loi permettait à un homme de la faire sienne. Préoccupés de la famille, ils ont imité la nature, inquiète seulement de perpétuer l’espèce. J’étais un être auparavant, et je suis maintenant une chose ! Il est plus d’une larme que j’ai dévorée au loin, seule, et que j’aurais voulu donner en échange d’un sourire consolateur. D’où vient l’inégalité de nos destinées? L’amour permis agrandit ton âme. Pour loi, la vertu se trouvera dans le plaisir. Tu ne souffriras que de ton propre vouloir. Ton devoir , si lu épouses ton Felipe, deviendra le plus doux, le plus «xpansif des sentiments. Notre avenir est gros de la réponse, et je l’attends avec une inquiète curiosité.
Tu aimes, tu es adorée. Oh ! chère, livre-toi tout entière à ce
beau poème qui nous a tant occupées, dette beauté de la femme, si fine et si spiritualisée en toi, Dieu l’a faite ainsi pour qu’elle charme et plaise : il a ses dessins. Oui , mon ange , garde bien le secret de la tendresse, et soumets Felipe aux épreuves subtiles que nous inventions pour savoir si l’amant que nous rêvions serait digne de nous. Sache surtout moins s’il t’aime que si tu l’aimes : rien n’est plus trompeur que le mirage produit en notre âme parla curiosité, par le désir, par la croyance au bonheur. Toi qui, seule de nous deux, demeures intacte, chère , ne te risque pas sans arrhes au dangereux marché d’un irrévocable mariage, je t’en supplie! Quelquefois un geste , une parole , un regard , dans une conversation sans témoins , quand les âmes sont déshabillées de leur hypocrisie mondaine, éclairent des abîmes. Tu es assez noble, assez sûre de toi pour pouvoir aller hardiment en des sentiers où d’autres se perdraient. Tu ne saurais croire en quelles anxiétés je te suis. ■Malgré la distance, je te 'vois, j’éprouve tes émotions. Aussi, ne manque pas à m’écrire, n’omets rien ! Tes lettres me font une vie passionnée au milieu de mon ménage si simple, si tranquille, uni comme une grande route par un jour sans soleil. Ce qui se passe ici, mon auge, est une suite de chicanes avec moi-méme sur lesquelles je veux garder le secret aujourd’hui, je t’en parlerai plus tard. Je me donne et me reprends avec une sombre obstination, en passant du découragement à l’espérance. Peut-être demandé-je à la vie plus de bonheur qu’elle ne nous en doit. xAu jeune âge nous sommes assez portés à vouloir que l’idéal et le positif s’accordent ! Mes réflexions, et maintenant je les fais toute seule, assise au pied d’un rocher de mon parc, m’ont conduite à penser que l’amour dans le mariage est un hasard sur lequel il est impossible d’asseoir la l:;i qui doit tout régir. Mon philosophe de l’Aveyron a raison déconsidérer la famille comme la seule unité sociale possible et d’y soumettre la femme comme elle l’a été de tout temps. La solution de cette grande question, presque terrible pour nous, est dans le premier enfant que nous avons. x\ussi voudrais-je être mère, ne fût-ce que pour donner une pâture à la dévorante activité de mon âme.
Louis est toujours d’une adorable bonté, son amour est actif et ma tendresse est abstraite ; il est heureux, il cueille à lui seul les fleurs, sans s’inquiéter des efforts de la terre qui les produit. Heureux égoïsme ! Quoi qu’il puisse m’en coûter , je me prête à ses illusions, comme une mère, d’après les idées que je me fais
d’une mère , se brise pour procurer un plaisir à son enfant. Sa joie est si profonde qu’elle lui ferme les yeux et qu’elle jette ses reflets jusque sur moi. Je le trompe par le sourire ou par le regard pleins de satisfaction que me cause la certitude de lui donner le bonheur. Aussi, le nom d’amitié dont je me sers pour lui dans notre intérieur est-il : « mon enfant ! » J’attends le fruit de tant de sacrifices qui seront un secret entre Dieu, toi et moi. La maternité est une entreprise à laquelle j’ai ouvert un crédit énorme, elle me doit trop aujourd’hui, je crains de n’être pas assez payée : elle est chargée de déployer mon énergie et d’agrandir mon cœur, de me dédommager par des Joies illimitées. Oh ! mon Dieu, que je ne sois pas trompée ! là est tout mon avenir, et, chose effrayante à penser, celui de ma vertu.
LOUISE DE CHAULTEü A RENÉE DE L’ESTORADE.
Juin-
Chère biche mariée, ta lettre est venue à propos pour me justifier à moi-même une hardiesse à laquelle je pensais nuit et jour. Il y a je ne sais quel appétit en moi pour les choses inconnues ou , si tu veux, défendues, qui m’inquiète et m’annonce au dedans de moi- même un combat entre les lois du monde et celles de la nature. Je ne sais pas si la nature est chez moi plus forte que la société, mais je me surprends à conclure des transactions entre ces puissances. Enfin , pour parler clairement , je voulais causer avec Felipe , seule avec lui , pendant une heure de nuit , sous les tilleuls, au bout de notre jardin. Assurément, ce vouloir est d’une fille qui mérite le nom de commère éveillée que me donne la duchesse en riant et que mon père me confirme. Néanmoins, je trouve cette faute prudente et sage. Tout en récompensant tant de nuits passées au pied de mon mur, je veux savoir ce que pensera mons Felipe de mon escapade, et le juger dans un pareil moment; en faire mon cher époux, s’il divinise ma faute ; ou ne le revoir
jamais, s’il n’est pas plus respectueux et plus tremblant que quand il me salue en passant à cheval aux Champs-Élysées. Quant au monde, je risque moins à voir ainsi mon amoureux qu’à lui sourire chez madame de Maufrigneuse ou chez la vieille marquise de Beauséant, où nous sommes maintenant enveloppés d’espions, car Dieu sait de quels regards on poursuit une fille soupçonnée de faire attention à un monstre comme Macumer. Oh! si tu savais combien je me suis agitée en moi-même h rever ce projet, combien je me suis occupée à voir par avance comment il pouvait se réaliser. Je t’ai regrettée, nous aurions bavardé pendant quelques bonnes petites heures, perdues dans les labyrinthes de l’incertitude et jouissant par avance de toutes les bonnes ou mauvaises choses d’un premier rendez-vous à la nuit, dans l’ombre et le silence, sous les beaux tilleuls de l’hôtel de Chaulieu , criblés par les mille lueurs de la lune. J’ai palpité toute seule en me disant : — Ah ! Renée, où es-tu ? Donc , ta lettre a mis le feu aux poudres , et mes derniers scrupules ont sauté. J’ai jeté par ma fenêtre à mon adorateur stupéfait le dessin exact de la clef de la petite porte au bout du jardin avec ce billet :
« On veut vous empêcher de faire des folies. En vous cassant n le cou , vous raviriez l’honneur à la personne que vous dites » aimer. Êtes-vous digne d’une nouvelle preuve d’estime et méritcz- » vous que l’on vous parle à l’heure où la lune laisse dans l’ombre » les tilleuls au bout du jardin? »
Hier, à une heure, au moment où Griffith allait se coucher, je lui ait dit : — Prenez votre châle et accompagnez-moi , ma chère, je veux aller au fond du jardin sans que personne le sache ! Elle ne m’a pas dit un mol et m’a suivie. Quelles sensations, ma Renée! car, après l’avoir attendu en proie à une charmante petite angoisse, je l’avais vu se glissant comme une ombre. Arrivée au jardin sans encombre, je dis à Griffiih : — Ne soyez pas étonnée, il y a là le baren de Macumer, et c’est bien à cause de lui que je vous ai emmenée. Elle n’a rien dit.
— Que voulez-vous de moi ? m’a dit Felipe d’une voix dont l’émotion annonçait que le bruit de nos robes dans le silence de la nuit et celui de nos pas sur le sable, quelque léger qu’il fût , l’avaient mis hors de lui.
— Je veux vous dire ce que je ne saurais écrire, lui ai-je répondu
Griffith est allée h six pas de nous. La nuit était une de ces nuits
tièdes, embaumées par les fleurs; j’ai ressenti dans ce moment un plaisir enivrant à me trouver presque seule avec lui dans la douce obscurité des tilleuls, au delà desquels le jardin brillait d’autant plus que la façade de l’hôtel reflétait en blanc la lueur de la lune. Ce contraste offrait une vague image du mystère de notre amour qui doit finir par l’éclatante publicité du mariage. Après un moment donné de part et d’autre au plaisir de cette situation neuve pour nous deux , et où nous étions aussi étonnés l’un que l’autre , j’ai retrouvé la parole.
— Quoique je ne craigne pas la calomnie, je ne veux plus que vous montiez sur cet arbre, lui dis-je en lui montrant l’orme , ni sur ce mur. Nous avons assez fait , vous l’écolier, et moi la pensionnaire : élevons nos sentiments à la hauteur de nos destinées. Si vous étiez mort dans votre chute, je mourais déshonorée... Je l’ai regardé, il était blême. — Et si vous étiez surpris ainsi , ma mère ou moi nous serions soupçonnées...
— Pardon, a-t-il dit d’une voix faible.
— Passez sur le boulevard, j’entendrai votre pas, et quand je voudrai vous voir, j’ouvrirai ma fenêtre ; mais je ne vous ferai courir et je ne courrai ce danger que dans une circonstance grave. Pourquoi m’avoir forcée, par votre imprudence, à en commettre une autre et à vous donner une mauvaise opinion de moi? J’ai vu dans ses yeux des larmes qui m’ont paru la plus belle réponse du monde. — Vous devez croire , lui dis-je en souriant , que ma démarche est excessivement hasardée...
Après un ou deux tours faits en silence sous les arbres, il a trouvé la parole. — Vous devez me croire stupide; et je suis tellement ivre de bonheur, que je suis sans force et sans esprit ; mais sachez du moins qu’à mes yeux vous sanctifiez vos actions par cela seulement c[ue vous vous les permettez. Le respect que j’ai pour vous ne peut se comparer qu’à celui que j’ai pour Dieu. D’ailleurs, miss Griffith est là.
— Elle est là pour les autres et non pas pour nous, Felipe, lui ai -je dit vivement. Cet homme , ma chère, m’a comprise.
— Je sais bien, reprit-il en me jetant le plus humble regard, qu’elle n’y serait pas, tout se passerait entre nous comme si elle nous voyait : si nous ne sommes pas devant les hommes, nous sommes toujours devant Dieu , et nous avons autant besoin de notre propre estime que de celle du monde.
WLAÏOIRES DE DEUX JELIVES MARlÉi S.
— 3Ierci, Felipe, lui ai-je dit en lui tendant la main par un geste que tu dois voir. Une femme, et prenez-moi pour une femme, est bien disposée à aimer un homme qui la comprend. Oh ! seulement disposée, repris-je en levant un doigt sur mes lèvres. Je ne veux pas que vous ayez plus d’espoir que je n’en veux donner. Mon cœur n’apparliendra qu’à celui qui saura y lire et le bien connaître. Nos sentiments, sans être absolument semblables, doivent avoir la même étendue, être à la même élévation. Je ne cherche point à me grandir, car ce que je crois être des qualités comporte sans doute des défauts ; mais si je ne les avais point , je serais bien désolée.
— Après m’avoir accepté pour serviteur, vous m’avez permis de vous aimer, dit-il en tremblant et me regardant h chaque mot ; j’ai plus que je n’ai primitivement désiré.
— Mais , lui ai-je vi-vement répliqué , je trouve votre lot meilleur que le mien ; je ne me plaindrais pas d’en changer, et ce changement vous regarde.
— A moi maintenant de vous dire merci , m’a-t-il répondu , je sais les devoirs d’un loyal amant. Je dois vous prouver que je suis digne de vous, et vous avez le droit de m’éprouver aussi longtemps qu’il vous plaira. Vous pouvez , mon Dieu ! me rejeter si je trahissais votre espoir.
— Je sais que vous m’aimez, lui ai -je répondu. Jusqu’à présent (j’ai cruellement appuyé sur le mot) vous êtes le préféré , voilà pourquoi vous êtes ici.
Nous avons alors recommencé quelques tours en causant , et je dois t’avouer que, mis à l’aise, mon Espagnol a déployé la véritable éloquence du cœur en m’exprimant , non pas sa passion , mais sa tendresse ; car il a su m’expliquer ses sentiments par une adorable comparaison avec l’amour divin. Sa voix pénétrante, qui prêtait une valeur particulière à ses idées déjà si délicates, ressemblait aux accents du rossignol. Il parlait bas, dans le medium plein de son délicieux organe , et ses phrases se suivaient avec la précipitation d’un bouillonnement : son cœur y débordait. — Cessez , lui dis-je, je resterais là plus longtemps que je ne le dois. Et , par un geste, je l’ai congédié. — Vous voilà engagée , mademoiselle , m’a dit GrifTith. — Peut-être en Angleterre, mais non en France, ai-je répondu négligemment. Je veux faire un mariage d’amour et ne pas être trompée : voilà tout. Tu le vois, ma chère , l’amour ne venait pas à moi , j’ai agi comme Mahomet avec sa montagne.
^ Vendredi.
J’ai revu mon esclave : il est devenu craintif, il a pris un air mystérieux et dévot qui me plaît ; il me paraît pénétré de ma gloire et de ma puissance. Mais rien , ni dans ses regards , ni dans ses manières, ne peut permettre aux devineresses du monde de soupçonner en lui cet amour infini que je vois. Cependant , ma chère , je ne suis pas emportée, dominée, domptée ; au contraire, je dompte, je domine et j’emporte.... Enfin je raisonne. Ah ! je voudrais bien retrouver cette peur que me causait la fascination du maître , du bourgeois à qui je me refusais. Il y a deux amours : celui qui commande et celui qui obéit ; ils sont distincts et donnent naissance à deux passions , et l’une n’est pas l’autre ; pour avoir son compte de la vie, peut-être une femme doit-elle connaître l’une et l’autre. Ces deux passions peuvent-elles se confondre ? Un homme à qui nous inspirons de l’amour nous en inspirera-t-il? Felipe sera=t-il un jour mon maître? tremblerai-je comme il tremble? Ces questions me font frémir. Il est bien aveugle ! A sa place, j’aurais trouvé mademoiselle de Chaulieu sous ces tilleuls bien coquettement froide, compassée , calculatrice. Non, ce n’est pas aimer, cela, c’est badiner avec le feu. Felipe me plaît toujours, mais je me trouve maintenant calme et b mon aise. Plus d’obstacles! quel terrible mot. En moi tout s’affaisse, se rasseoit, et j’ai peur de m’interroger. Il a eu tort de me cacher la violence de son amour, il m’a laissée maîtresse de moi. Enfin , je n’ai pas les bénéfices de cette espèce de faute. Oui, chère, quelque douceur que m’apporte le souvenir de cette demi-heure passée sous les arbres, je trouve le plaisir qu'elle m’a donné bien audessous des émotions que j’avais en disant : Y viendrai-je ? n’y viendrai-je pas? lui écrirai-je? ne lui écrirai-je point? En seraif-il donc ainsi pour tous nos plaisirs ? Serait-il meilleur de les différer que d’en jouir ? L’espérance vaudrait-elle mieux que la possession ? Les riches sont-ils les pauvres? Avons-nous toutes deux trop étendu les sentiments en développant outre mesure les forces de notre imagination? Il y a des instants où cette idée me glace. Sais-tu pourquoi? Je songe à revenir sans Griffith au bout du jardin. Jusqu’où irais-je ainsi? L’imagination n’a pas de bornes, et les plaisirs en ont. Dis- moi , cher docteur en corset, comment concilier ces deux termes de l’existence des femmes ?