PL. VIII
L'examen d'un certain nombre de deniers du x* siècle, frappés à Strasbourg, dont j'avais, depuis quelques années, classé les empreintes dans un ordre que m'indiquait leur style de fabrication, m'ayant fait reconnaître sur plusieurs de ces pièces le nom d'évèques qui se trouvaient tous rangés suivant leur date historique, j'ai été conduit à faire de la monnaie strasbourgeoise une nouvelle étude ; et je souniéts aux lecteurs de la Revue numismatique quelques résultats obtenus par ce travail.
Les deniers frappés avec la légende HLVDOVVICVS PIVS (sans les titres roi ou empereur) et portant de plus au revers la légende ARGENTINA CIVITAS, ont été, depuis Le Blanc jusqu'à nos jours, décrits bien des fois, et attribués tantôt à Louis le Débonnaire, tantôt à Louis le Germanique. M. Reicbel, dans une addition manuscrite à l'exemplaire de; son catalogue qu'il a bien voulu me donner, reportait un de ces deniers à Louis d'Outremer. Le savant numismatiste de Saint-Pétersbourg avait senti combien le style de cette monnaie convenait mal au commencement du ix° siècle. Néanmoins, il la plaçait un peu trop bas, ainsi qu'on peut s'en assurer en comparant le
denier au nom de l^ouis avec ceux de Henri TOiseleur, frappés dans la même ville, et qui sont évidemment plus récents. Or le prince saxon est mort en 936, Tannée même de Tavènementde son gendre, Louis d'Outremer. D ailleurs, la tentative que fit ce diîrnîer pour s'emparer de l'Alsace, en 938, échoua complètement, et bien que Ruthard, évéque de Strasbourg, fui personnellement favorable à la cause du roi de France, ce prélat n*en avait pas moins été obligé de conduire ses troupes au camp d'Otton, fils de Henri TOiseleur, et son souverain effectif.
D'autre part, depuis Mader, on attribue à Charles le Gros des deniers et des oboles qui présentent la même légende bilinéaire ARGENTINA Cl VITAS, deniers dont la fabrique ne convient en aucune manière au ix* siècle, puisqu'ils différent à peine des monnaies de Henri l'Oiseleur, dont la date ne peut être contestée. On n'a pas remarqué que si ces deniers appartenaient réellement à Charles le Gros, il serait tout à fait impossible de laisser à Louis le Débonnaire des monnaies de même style.
Il m'avait paru que toute difficulté se trouvait levée, si Ton classait les deniers dont je viens de parler au règne de trois princes qui, à partir du commencement du x* siècle, ont possédé consécutivement le Lotliarii refjnum : c'est à savoir :
Louis de Germanie 900—912
Charles le Simple 912—923
Henri l'Oiseleur 923—936
Si Ton range les monnaies dans cet ordre, on reconnaît que leur module s'accroît progressivement aux dépens de l'épaisseur; que les caractères des légendes se modifient aussi peu à peu, de telle façon que les noms des trois princes, bien que rattachés l'un à l'autre par un lien indissoluble, ne sauraient cependant être intervertis sans qu'il en résultât un effet discordant, choquant pour des yôux tant soit peu exercés (1).
(1) Voy. pi. vin, no» 1, 2, 4,
Je ne saurais dire si ce classement, proposé depuis dix-huit ans, n'a pas rencontré l'approbation de quelques-uns de ces numismatistes qui examinent avec attention, et sans parti pris, les questions relatives aux monnaies du moyen âge, mais j'ai remarqué qu'un certain nombre de catalogues avaient reproduit les anciennes attributions à Louis le Débonnaire et à Charles le Gros, quoiqu'elles ne reposent sur aucune démonstration. Louis de Germanie, fils d'Arnoul et arrière-petit-fils de Louis le Germanique, ne jouira jamais, je le crains, de la popularité numismatique de Louis le Débonnaire; mais, à nos yeux, ce n'est pas une raison pour ne pas rechercher avec soin les monnaies qui peuvent lui appartenir. Quant aux pièces de Strasbourg en particulier, on peut affirmer que celles qui portent, avec le nom de Louis, la légende ARGENTINA CIVITAS, ressemblent aux deniers de Louis le Débonnaire comme les écus de Louis XV ressemblent à ceux de Louis XIII.
Il y aurait encore un détail à examiner. Ne serait-il pas essentiel de savoir si, à l'époque de Louis le Débonnaire, YsLà- }eciïf ArgefUifia était déjà en usage? C'est de quoi on ne s'est guère inquiété ; il est vrai que lorsqu'on ouvre la Notice s d'Adrien de Valois, la question ne paraît plus douteuse ; au synode de Cologne, en 346, Amandus aurait signé comme episcopus Argentinensium. Mais il est toujours bon de vérifier les textes, même après qu'ils ont été cités par des hommes tels que le savant Valois ; et si nous consultons les actes des conciles, nous nous apercevons bien vite de l'utilité de cette prudente méthode (1). En effet, diverses circonstances inconciliables, relevées dans les actes du synode de Cologne, ont fait penser aux critiques qui les ont édités, que nous n'avions là qu'une compilation relativement récente (2). On y trouve aussi l'évêque de Verdun désigné par ces mots : Sanctinus Arti" clavorum, et le premier exemple authentique du nom d'Urbs
(1) Adrien de Valois a dit : « Plerique reccutist»imi scriptores vitiosa affectatione novitatis ab antiquitate recedere et Ârgeiitinam quaiu Ârgentoratum appellare malueruxit. » Notilia, p. 42.
(2) Labbe, ConciL. U, p. 6!5 et 618.
Clavoriim est fourni par une monnaie de Thiéry, évèque de Verdun (1046-1088) (1). D'ailleurs, un fragment des actes du synode de Cologne provenant d'une autre rédaction, qui n'a pas soulevé de doutes, contient lamention d*Amandus Argenioraiemium (2). A partir du x* siècle, le nom d'Argentitia civztas a été si généralement attribué a Strasbourg, et il a persisté chez les gens du moyen âge avec un tel accord, que c'est comme par miracle que la véritable forme Argentoraitmi a pu quelquefois se conserver dans les copies faites pour les cartulaires. Quant aux chartes fausses, il est bien entendu qu'elles emploient Argentina (3). Ainsi, on peut citer le testament de Tévêque Eddon, écrit en la onzième année du règne de Pépin (7^3 ou 65), pièce dans laquelle le prélat s'intitule : Eddo peccator vocatus Argentinemis urbis episcopus. Mais il faut considérer que Ton ne connaît ce testament que par une transcription faite en 1121 et vidimée en 1457. Dès lors, on ne peut plus s'appuyer sur ce document, quand même on le croirait bien authentique (4). Il est à remarquer d'ailleurs qu'au concile d'Altigny, en 765, le même Eddon souscrivait episcopus Stradburgt{6)^ et que les diplômes qu'il nous a laissés ou
(1) Saulcy, Note sur quelques monnaies trouvées à TronviUe, Metz, 1833» p. 14, fig. 14.
(2) Labbe, ConciL, II, p. 618.
(3) Voir, par exemple, le faux diplôme de Dagobcrt. Bruckner, y'ersuck einer Beschr, hist. Merkw. der Landsch, Base!., p. 2722. — Graudtdier, Uist, de rÉgl. de Strasbourg, t. H, preuves, p. cccxxiii. — Les fausses chartes de Louis le Débounaire, Graodidier, iàid.f p. clvi et clxtiii. — Seliœpflin, Als, dfptom,, p. 103. — Nous ne connaissons que par une copie faite au xiii« siècle, sons révoque Henri, la charte donnée, en 845, par Louis le Débonnaire, pour le monastère de Schwarzach ; elle est d'ailleurs signée des noms dont Schœpflia dit : Nomina hœc inter cancellarios et archicancellarios Ludovici pti uunquaiu occumint.
(4) Cette ancienne pièce, dit Laguille, auteur de YUistoire de VAisace, ne fait pas seulement couuaitre Tinsigne pirté et la magnifique libéralité de rêvèque Eddo ,* mais elle nous apprend encore que la juridiction des évéques de Strasbourg s'étendait bien au delà des tiomes qui, de nos jours, limitent le diocèse, etc. En effet, Eddo aurait donné au monastère d*£tenheim des églises situées au delà du Rhin, sur la rivière d'Elz, et môme bien avant dans la Suisse. Ces prétentions à des juridictions extraordinaires sont précisément la source vive des fausses chartes.
(u) Labbe, ConciL, t. VI, p. 1702.
ceux que Charlemagne lui adresse emploient le nom germanique Stradburg ou Strazbtirg.
Nous devons encore citer le testament de Rémy, qui est daté du 15 mars 778, et dans lequel le prélat se qualifie épiscoptts argentinensis. Cette pièce, lorsque Grandidier Ta imprimée, en 1778 (1), était encore inédite, quoiqu'elle fût conservée dans les archives dje Saverne, où les historiens de TAIsace avaient étudié tant de documents, et où plusieurs d'entre eux l'avaient vue. Les auteurs du Gallia Christiana ne parlent pas du testament dans lequel Tévèque raconte qu'il a rapporté de Rome, sur ses épaules, le corps de sainte Sophie, dont il fait don au monastère d'Eschau. On montrait elTcctivemènt dans cette abbaye la tombe qui contenait les corps de sainte Sophie (i^ oyia 9(^e(a) et de ses trois filles, Fides, Spes et Charitas. Il n'est pas difficile de voir, en lisant ce testament, qu'il est aussi apocryphe que lès quatre saintes (2).
Après avoir eiq)urgé!la collection des documents, publiés relatifs à Strasbourg,- voici le relevé qu'on peut faire, en consultant les textes et les monuments numismatiques.
Itinéraire d'Antonin Argentoratum.
Ptolémée Apyevripofrov.
346. Actes du synode de Cologne (fragment). . . Argentoratum.
Notitia dignitatum imperii Argentoratum.
Grégoire de Tours. j Argentoratum et
° \ Strasburgus.
Tiers de sou mérovingien Stradiburg.
Verd 660. Fragment de charte de Childéric II Strasburgus.