DANS LES
REPRÉSENTATIOxNS D'ABBÉS AU MOYEN AGE.
(Extrait da tome II (4» série) des Comptes rendus de V Académie des inscriptions et belles-lettres, -1874, pp. 282-283, séance du 13 septembre.)
Après la lecture d'une communication de M. Clennont- Ganncau, sur les tombe et portrait d'un évêque croisé de Palestine, contemporain de saint Louis, M. de Longpérier a présenté les observations suivantes :
« On est an droit de penser que M. Clermont-Ganneau s'est laissé entraver dans sa recherche par une donnée inexacte.
« Lorsqu'il dit : « La position de la crosse tournée à sénestre i< indique suffisamment que nous avons afîairo à un évêque et « non k un abbé crosse et mitre, » il fait allusion à un système qui, dans cette forme absolue, est trop moderne.
c( Il existe, sans doute, un très grand nombre de monuments qui représentent des abbés tenant leur crosse de la main droite, sans qu'on puisse observer de règle relativement au sens dans lequel est tournée la volute. En général» Tévèque doit tenir sa crosse de lu, main gauche, afin de conserver la droite libre pour la bénédiction. Mais on trouve parfois, sur dés sceaux, la figure d'un évêque tenant sa crosse de la main droite (Raimond, évêque de Fréjusen i215,Lantelme, évêque de Valence en 1186), et, d'autre part, il existe un certain nombre de monuments représentant des abbés tenant une crosse de la main gauche. Par exemple, on trouvera, au musée de Cluny,la dalle gravée qui recouvrait la tombe de Simon de
136 LES REPRÉSENTATIONS D'ABFîÉS AU MOYEN AGE.
Gillans, abbé de Tile Barbe, mort en 1349; ce personnage est représenté mitr^, avec sa crosse à gauche, la volute tournée en dehors, comme dans le dessin de M. Ganneau. L'inscription, très bien conservée, qui entoure cette figure, ne laisse aucun doute sur la qualité du fonctionnaire ecclésiastique. Si Ton examine la série des sceaux des abbés de Saint-Bertin, on trouvera, en 1126, Fabbé Jean II; en 1425, Jean de Griboval, munis d*une crosse à gauche. Sur les sceaux généraux de la même abbaye, le saint abbé fondateur est figuré tenant sa crosse tantôt d'une main, tantôt de l'autre. Les sceaux des abbés de Saint- Victor de Marseille, Etienne (en 1355) et Guillaume (en 1436), montrent encore ces personnages tenant une crosse de la main gauche. U en est de même de quelques sceaux des abbés de Silvacane (1298), de Lure (1196), de Saint-Michel de la Cluse (1264), de Saint-MaurdeForcalquier (1239), etc. Il serait peu utile de prolonger la citation de ces exemples. Il suffit de dire qu'au temps où a été gravée la pierre recueillie par M. Ganneau, c'est-à-dire en 1258, un abbé pouvait être représenté tenant sa crosse à gauche.
« Ce n'est donc pas seulement dans les listes épiscopales qu^il convient de chercher le nom du dignitaire ecclésiastique, mort en 1258, dont le monument vient d'être découvert. Ce n'est pas non plus seulement aux listes orientales qu'il faut recourir; un évèque ou un abbé mitre, accompagnant une armée de croisés, ou venu en pèlerinage, peut avoir terminé ses jours en Palestine, sans avoir occupé un siège appartenant à cette contrée. Le champ des recherches est donc plus vaste que M. Ganneau ne l'avait supposé, et l'insuccès des premières tentatives d'identification ne doit pas décourager l'intelligent explorateur de la Terre sainte. »
Lb Livre des Mestiehs, dialogues français - flamands composés au xiv" siècle par un maître d école de la ville de Bruges, publié par H, Michelant, conservateur adjoint à la Bibliothèque nationale^ etc. Imprimé par Jean Enschedé et fils, à Harlem, pour Edwin Tross, à Paris, 1875, in-4^
COMPTE RENDU
(Extrait du Journal des Savants, 1873, pp. 649-Gj8.)
La publication d*un texte français en prose, antérieur au XVI" siècle, est toujours intéressante. L'intérêt s'accroît lorsque le texte, au lieu de formules diplomatiques conune celles qui abondent dans les chartes, ou de formules religieuses comme on en trouve dans les sermons, offre, en un mode plus familier, des expressions, des tours^ des notions, de nature à faire apprécier le langage usuel, et le niveau de l'éducation populaire. C'est évidemment parce qu'il est convaincu de l'utilité que présente l'étude d'une composition très vulgaire dans sa forme, que le savant conservateur des manuscrits de notre grande Bibliothèque, abandonnant un instant ses belles publications de nos chansons de geste, s'est donné le soin d'imprimer l'opuscule dont le titre vient d'être transcrit.
Le manuscrit original appartient à la Bibliothèque nationale, où il est conservé sous le n* 16 du Fonds néerlandais. C'est un in-quarto sur vélin de 24 feuillets à deux colonnes, dont M. Michelant s'est appliqué à faire exactement reproduire la physfonomie, en conservant même les rubriques qui en rehaussent les alinéas. Suivant le savant éditeur, l'écriture semble appartenir à la première moitié du xrv" siècle, et l'on pourrait préciser encore davantage la date de la rédaction au moyen
des faits qu'elle relate accidentellement. En adoptant les conclasions présentées par M. Hofman yon Fallersleben, à propos d'un autre livret qui paraît être un abrégé de celui qui nous occupe, on voit, dit M. Michelant, que, lorsque ces ouvrages ont été rédigés, la France était désignée comme « le sovrain Royaulme de Crestienié; » l'Angleterre n'occupe que le second rang, ce qui ramène à une époque antérieure aux succès d'Edouard III; la trêve conclue entre les Écossais et les Anglais est de 1340; la mention du Dauphin de Viennois comme prince régnant est une indication non moins positive encore, puisque Humbert II fit donation de ses États à la France par un traité préliminaire de 1343, ratifié le 29 mars 1349; Térec* tion en duché ^u comté de Gueldre en 1339, et d^autres indices qu^on pourrait tirer de la mise en circulation de diverses monnaies en usages à cette époque, confirment la date approximative indiquée précédemment, c'est-b-dire la première moitié du XIV* siècle.
Tel estTavis de M. Michelant; nous reviendrons plus loin sur ces données, qui nous paraissent devoir être soumises à un examen spécial.
Nous avons dit que le texte du manuscrit et de sa copie imprimée est à deux colonnes. Chacune d'elles est composée de lignes très courtes contenant june brève proposition, un énoncé qui se trouve reproduit mot à mot dans la colonne voisine ; de telle sorte qu'on peut comparer rapidement, sans aucune confusion, la prase écrite en dialecte picard (M^alsch) avec le flamand (vlaemsch) correspondant : « Yoel jou iM)m* menchier et ordener un livre par lequel on pourra raisonnablement entendre Rommans et flamenc. »
La profession de l'auteur est facile à déterminer. C'est en qualité de mattre qu'il adresse ses exhortations aux enfants, les engageant à bien apprendre et à retenir le contenu de son livre. « Chest livre sera nommeis le Livre des mestierSy laquel est moût proufitable à tous enfans aprcndre ; si vous commans et enjoing comme maistre^ et que vous mettes toute vo cure en le aprendre et retenir, car moût grant pourfit vous en porra
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venir, car par aprendre et bien retenir puet on a grant honneur venir; et chil qui.n'i vuet aprendre, ne mettre cure d'aprendre ne devroit point estre conté entre les gens, mais entre les biestes, car li non sachans n'est conté entre les créations que une ymaige de pierre ou de bos. »
Ces conseils paternels, un peu trop abondants dans leur insistance, ne laissent pas plus de doute sur la qualité de celui qui les donne qu'on n'en peut conserver sur le lieu qu*il habitait.
Le nom de Bruges revient en maint endroit du livre, où Ton rencontre aussi l'indication dos principales rues de cette jolie ville, et la mention de ses portes, de ses ponts, sous des noms qui subsistent encore pour la plupart aujourd'hui.
Au XIV* siècle, Bruges, par son activité industrielle, par rimportance de son trafic, attirait un grande affluence d'étrangers et particulièrement les principaux négociants des contrées limitrophes. Il était donc nécessaire d'y enseigner de bonne heure aux jeunes habitants la langue française, qu'ils devaient avoir fréquemment l'occasion de parler, soit chez eux, soit même au delà de la frontière des Flandres, lorsque leurs affaires les appelleraient dans le grand État voisin. De là ces petits traités élémentaires qui forment comme un des premiers anneaux de cette longue chaîne d'ouvrages consacrés à la pédagogie encyclopédique, parmi lesquels nous voyons, au x\nf siècle, figurer, non sans distinction, les œuvres du R. P. Duchesne, de H. P. do Limiers, de Fillassier, sous les titres de : La science de la jeune noblesse (1719), La science des personnes de la cour, de Tépée et de la robe (1725), Éraste ou tami delà jeunesse (1773). Le maître d'école de Bruges n'enseignait pas encore le blason, l'histoire des conciles et des traités de paix, mais il condensait déjà dans son modeste recueil une foule de notions qui assuraient à son enseignement un double caractère d'utilité. Le livret flamand est fort simple à la vérité : nous serions tenté d'y reconnaître à peu près ce que, vers la même époque, J. Boccace JappcUe « Un calendario buono da fanciuUi che stanno al leggere. » Mais cependant on y observe
un peu de tout ce qu'un enfant de la petite bourgeoisie du XIV® siècle était tenu de savoir.
Le calendrier, avec ses fêtes, les divisions du temps, les formules de salutation, Ténumération des membres de la famille et des degrés de parenté, celle des objets qui meublent la maison et des ustensiles de ménage, les parties du corps.
Ensuite, l'auteur, s'adressant à une sei*vante, discute avec elle ce qu'il convient de manger en nommant successivement tout ce qui peut entrer dans Talîmentation ; viandes, poissons, volailles, fruits, légumes, pâtisseries; on voit qu'à l'époque où fut écrit le Livre des mestiers, la viande de cheval ne constituait pas pour les Brugeois un mets fort séduisant; elle est reléguée parmi les substances dont on ne mange point, au même rang que la chair des bêtes féroces. « Sire, dit la servante, vous m'en aves plus nommet que je ne cuide acater; vous estes si tendre, vous porries maisement mangier char de cheval, de tor, ne de vaque, de poutraiu (poulain), ne de jument, de lyon ne de lupaerds. Encore y ha autres bestes dont on n'a cure de mengier. »
Puis viennent les breuvages, au nombre desquels figurent : vins rainois (du Rhin), vin franchois, vin de Greic, goudale d*Engleterre (1). Au sujet de l'eau, l'opinion du maître est fort simple : « Yauwe boivent les bestes et on ne bue les draps. » Rabelais n'eût pas mieux dit. Il eût encore approuvé certaine prescription médicale que le mt^itre d'école glisse en passant, à propos des animaux venimeux : « Serpens, cuelevres, araingnes, mouskes et vei*s; qui de ches bestes sera mors, il li faut du triade; se che non, il en mourroit. »
« Ore nommons les compenages, dit l'auteur. Premiers lait et bure, froumage Englès, froumage de Brie, froumage de brebis, » Compénage aurait ici le sens de laitage ou de chose
(1) Le flamaDd dit : Inghels haie, — Un des quatrains qui accompagnent le calendrier d*un livre d'heures imprimé en 1507, pour Anthoine Vérard, se termine par le vers : George marchant de godalle (avril, fol. 4 xecto). Il n'y a dans ce cas aucune nécessité de prendre le terme d'origine anglaise en mauvaise part, comme le fait Roquefort. — Cf. É. Littré, Dtc/. de la langue fr,^ au mot godailler.
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fabriquée avec du lait, c'est ce que la place qu'occupe ce mot dans la pltrase et plus encore la traduction flamande (die Suvelen), ne permettraient pas, au premier abord, de révoquer en doute.. Dans scrn Glossaire de la langue romane j Roquefort n'a donné à ce mot que le sens restreint de « dariole, sorte de pâtisserie. » C'est un emprunt au Glossaire français de Du Gange. Ce dernier avait pourtant sous les yeux ces vers du
Roman du Renart :
Cesle brebiz, si la gardez, Tant nos donna let et fromage Assés i aurons compenage ;
Vers dans lesquels il n'est guère probable que le poète ait voulu parler de pâtisseries :
Le malentendu provient assurément de l'interprétation d'un passage que l'illustre savant avait puisé dans des lettres de rémission de 1385, et qu'il a inséré dans son Glossaire de la basse latinité : « laquelle servante avoit fait cuire audit four pour son maistre certain compeiiage nommé darioles. »
Or on doit tenir compte ici de l'étymologie du mot qui dérive de companagium^ si exactement défini par Du Gange lui-même : « Quidquid cibi praetcrpanem et potum sumitur. » Il s'agit donc d'un accompagnement du pain.
Le traducteur flamand n'a sans doute pas fait assez attention à l'énoncé qui suit la première partie de l'alinéa : « d'oefs et de lait fait on flans et matons; d'oefs et de fleur fait on pouplins et canestiaus; tartes sont boines; aussi sont darioles et waufres. » Compenage, en définitive, est un terme générique, dont l'équivalent manque à notre langue moderne (1).
Reprenons l'analyse du Livre des mestiers. Le commerce y a son chapitre très amplement partagé, dans lequel, ainsi qu'on doit s'y attendre, lorsqu'il s'agit d'une ville de Flandre, les étofl'es (dras) occupent une place prépondérante; leurs
(1) Dons le Supplément au Glossaire de la langue Romane (1820), Roquefort tradoit (p. 85), marché au compenaige, compériage^ copenage^ par morché aux légumesp au beurre, aux œufs; mais les exemples qu'il cite à l'appui de cette définition moutrent toujours, avec un sens général, le mot que nous examinons^.
noms, leurs couleurs sont rappelés; on y voit figurer entre autres la bonne escarlat€{i),\àdL façon de bargtiigmerces étoffes est indiquée sous forme de dialogue, et les transactions amènent naturellement la mention des diverses monnaies en circulation. Les « gros du tans saint Loys que on appelle vies gros » y comparaissent avec avantage ; il sont portés à dixhuit deniers, tandis que les gros de Flandre n'en valent que douze. A part cette dernière monnaie et les vieux esterling (onde inghelschen), il n'est question que d'espèces françaises ; à moins cependant qu'il ne faille considérer les heaumes comme différents des couronnes dans cette ligne, « couronnes ou heaumes. » On aurait alors la mention d'une monnaie que le comte Louis de Maie faisait fabriquer à Bruges, vers 1356. On devrait, en conséquence, diviser aussi la ligne suivante : « frans ou caiieres. » La caiière ou chaise serait la monnaie d'or de Philippe de Valois, datant de 1346, et le franc nous ferait descendre jusqu'en 1360, sous le règne de Jean. C'est là une particularité qui doit être notée (2). f Les laines sont dites d'Angleterre, d'Ecosse et de Flandre. C'était dans ces contrées que les fabricants d'étoffes puisaient la matière première nécessaire à leur industrie.
(1) Au Bujet de la substance qui fournissait la teinture d'écarlate» on peut consulter le célèbre voyageur Pierre Belon, qui avait visité Ttle de Crète au temps de la domination des Vénitiens. « Le revenu de la graine d*escarlate nommée Coccus baphica, dit-il, est moult grand en Crète; et pour ce que la cueillir est ouvrage de pasteurs et peUtes marmailles, les plus grands ne s*y veulent amuser.... Or sont elles pleines de petits animaulx rouges vivons qui ne sont si gros que cirons, etc. » {Les observations de plusieurs singtUarités et choses mémorables^ par Pierre Belon, du Mans. Paris, 1554, in*4«, fol. 18 verso.)
(2) Les écus du roi, les angles d'or (anges), les lyons d*or, les eoutK)nnes^ les chaiseSf sont des monnaies de Philippe de Valois, qui nop seulement avaient cours sous le règne de Jean, mais qui reparaissent beaucoup plus tard. Ainsi, la couronne, Vécu et la chaise de Philippe VI sont compris parmi les monnaie» qui avaient cours dans les Pays-Bas. — Voy. entre autres documents : D'ong-^ hevalueerde gouden ende silveren Munte, Anvers, Christ. Planiin, 1575. — Or^ donnancie en instructie voor de Wisselaers, Anvers. Hier. Verdusaen, 1633. — L'ordonnance de Charles IX (1564) contient des figures de monnaies de Jean et de Charles V, sous la rubrique : a s'ensuit les pourtraits, poids, et prix des monnayes ausquelles le Roy veut et entend estro donné cours en son royaume. » — Les monnaies n'élaient firappées de décri que lorsqu'elles avaient perdu de leur poids.
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Pour rhistoire du nom des couleurs, on tirera quelque utilité de ces lignes : « Coses dont on fait painture, asur et ver-de- Grèce (Spacns-groene) (1), sinopre et bresil. » Le sinople indique aujourd'hui la couleur verte, en termes de blason ; mais, dans le Livre des mestiers, ce nom s'applique au rouge de Sînope [vermelyoen)^ vendu à côté du brésil ou rouge vulgaire.
Nous ne pouvons nommer ici tous les corps d'état que l'auteur passe en revue ; il n'est guère de mention qui ne méritât une courte annotation. Ainsi le nombre considérable ai articles variés, presque disparates, que vendent les merciers, nous rappellera qu'en France ces marchands appartenaient, en vertu des règlements, à six corporations.
Parmi les choses que vendaient ceux de Bruges, on remarquera : « Coutiaus et waynes, forches et forchettes. » Il ne s'agit pas de fourchettes, mais de grands et petits ciseaux (scaren ende scaerkine) ; la fourchette n'a pas figuré plus haut (folio 3, recto), au nombre des ustensiles de table et de cuisine, avec le « coutiel minchoir ; » c'eût été là sa place ; mais, au XIV* siècle, cet instrument, qui nous paraît si indispensable, était peu connu ; on s'en servait pour quelques usages exceptionnels, « fourchettes pour faire les rôties de fourmages pour le roy (2), trois furchestes d'argent pour mangier poires (3), » telles sont les montions que nous rencontrons dans les inventaires du temps. Au reste, le commentaire du passage cité se trouve dans cet autre dire : « Conrards le tondeur, à grande forche (metter groter schare) me doit tondre mon drap. » Les forchettes sont les petites forces.
Plus loin, nous remarquerons un mot relatif au gantier : « Lyons li wantier vent wans de brebis, et de cherf, et de chien ; et il fait taisces et coroies, mais ch'est secreement. »
(i) Voir dans Ê. Littré, Ùictionn, de la Umgiie franc, ^ rincertitade qui règne sur Tétymologie de vert-dê-gris*
(2) IrkveTitaires de Charles V. Cf. Labarte. {Hist. des arts industr., t. 11, p. 372.)
(3) Inventaire de Louis, duc d Anjou (1360-1368). ^ Laborde, Sotice des émaux, 1S53, p. 322.
iU LE LIVRE DES MESTIERS,
C'est qu'en effet les sacoches et les ceintures de cuir n'étaient pas de son ressort. Le gantier qui empiétait sur les attributions du ceinturonnier encourait une punition. Ce n'est pas sans malice que le m(iitre d'école consigne, à ce sujet, une observation qui rappelait quelque voisin à la discipline professionnelle.
Cependant l'importance du commerce brugeois ne lui fait pas oublier d'autres sujets. Il nomme les Gratis singneurSy le pape et. les dignitaires ecclésiastiques^ puis TempereAr de Rome, le roi de France, le duc de Bourgogne, le comte de Flandre. Revenant plus tard sur cette énumération, il parle des empires, des royaumes, des duchés, des comtés. C'est là que se rencontrent certains titres qui constituent d'utiles renseignements chronologiques.
Ici, le traité prepd une nouvelle forme. Le maître interpelle, par ordre alphabétique, une suite d'individus des deux sexes avant lesquels il engage parfois un petit colloque, assez semblable à ces dialogues qu'on trouve dans les Guides de conversation destinés à enseigner les langues étrangères. Celte section pourrait nous fournir le tableau exact des noms de baptême les plus usités dans le nord de la France et en Flandre, pendant le xiv* siècle, si le parti pris bien évident de réunir, depuis Âbacuc jusqu'à Zacharie, des exemples de toutes les lettres initiales n'avait dû entraîner le rédacteur à introduire des appellations insolites. Il doit en être un peu de cette partie du livret comme de certaines images d'Épinal fabriquées pour fixer, à l'aide de figures d'oiseaux, l'alphabet dans la mémoire des enfants, et sur lesquelles la nécessité d'établir une série complète fait inscrire des mots tels que Jabiru, Kamichi, Xochitol, dont l'emploi est, on doit le reconnaître, assez peu commun.
Ces petits dialogues occupent environ une moitié de l'ouvrage, et contiennent comme le recensement des métiers qui s'exerçaient à Bruges. C'est à juste titre que M. Michelant les signale à l'attention du lecteur ; car ils offrent des indications incontestablement fort curieuses sur l'industrie et le commerce
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de détail, au point que, malgré leur brièveté, le savant diplomatiste les range à la suite du célèbre livre d'Etienne Boileau.
Mais ce qui donne au livret de "Bruges un caractère individuel, ce qui le sépare complètement du travail administratif que nous a laissé le prévôt des marchands parisiens, c'est l'extrême familiarité de son langage, souvent fort plaisant. On entrevoit dans ses pages un enseignement de réparties joviales bien fait pour attirer les élèves d'un certain âge. Le ton n'en est pas toujours fort délicat. Veut-on un échantillon du style narquois qui règne dans plusieurs chapitres^ « Ferrans le cordewaniers met plus de quir à oevre que trois autres ; encore aroit il milleure vente s'il eiust des fourmes asses. » Les plaisanteries sur le manque de formes des cordonniers sont actuellement un peu usées ; au xiv* siècle elles pouvaient avoir quelque valeui*.
L'érudition apparaît rarement dans un ouvrage si élémentaire. En fait de géographie, par exemple, ce que l'auteur connaît le mieux c'est (( la boine ville de Bruges qu'il est une des mineures villes marchande qui soit en crestienté. » Mais, ajoute-t-il : « des villes de payennie ne sai-je que dire, car elles me sont desconneues. »
Cependant, plus tard, il se rappelle le nom d'un certain noinbre de villes célèbres comme lieux de pèlerinage ; la foi sert sa mémoire et il cite, après le Saint-Sépulcre et Sainte- Catherine du mont Sinaï, « Romme où Tapostele saint Pierre fu crucifiiet, » Saint-Jacques de Galice, et jusqu'à dix localités françaises parmi lesquelles un modeste village, Saint-Fiacre en Brie ; localités vers lesquelles la renommée de leurs sanctuaires attirait de pieux voyageurs.
Il est à remarquer qu'au milieu de tant de récapitulations l'auteur n'a pas accordé la moindre place au catalogue des ordres monastiques. Tout ce qu'il en dit se rencontre à l'article du clergé et tient en deux ligues : u Abbas, prieus, moines, nonnains et beghincs. »
Il avait sans doute peu hanté les bibliothèques des couvents, mais il avait, du moins, ouï conter quelques moralités d'ori-
ginc classique. « La formis, dit-il, est la plus flairans bieste qui soit ou monde, tant qu'a sa petiteche, et la plus sage; car elle assamble en esté chou qu'elle despend en y ver. Che ne fait mie li crinchons {die crekelcy la cigale); il ne se pourvoit mie ainsi. »
On reconnaît la fable, privée de la sanction que lui donnerait une réflexion terminale ; il n'est pas probable que le rapprochement des deux insectes de mœurs opposées provienne d'une étude personnelle de l'auteur, et soit ce qu'on pourrait appeler un simple trait d'histoire naturelle. Nous ne croyons pas nous tromper lorsque nous y constatons la trace d'une tradition littéraire.
Apres avoir consacré une quinzaine de lignes à la météréologie, après avoir nommé le tonnerre, l'éclair, la pluie, le vent, la gelée, les orages (orrestes), la tempête, l'auteur, parvenu au terme de sa science, conclut en disant : « Chiers enfans, qui vorroit, chis livres ne fineroit jamais ; car je ne sauroie tant escrire que on n'en trouveroit toudis plus a escripre, qui paine y vorroit mettre ; car li encres n'est mie kiers, et li pappiers est moût deboinares. »
Diverses considérations nous ont amené à croire que le Livre des mestiers de Bruges a été rédigé en français, et que la colonne de flamand écrite dans la seconde moitié des pages n'ofi're qu'une traduction littérale. Ce n'est pas seulement à cause de la disposition matérielle de ces pages que la colonne de français nous semble ofi'rir le texte primitif ; ce n'est pas seulement parce que nous observons dans tout l'ouvrage une connaissance intime des choses françaises ; mais c'est qu'en divers endroits on peut relever des traits qui n'auraient pas leur raison d'être, si la phrase avait été conçue en flamand. Par exemple, quand l'auteur, pariant des criminels, dit : « les uns pend-on, les autres traine-on^ les aucuns met-on sur reuwes ; et tout che fait le boureaus de Bruges ; et il les met en jehine pour eaus faire jehimer leur méfiais » (il les met à la torture pour leur faire confesser leurs méfaits) (1), il est
(i) Jéhisner est ici pouryeA/i*; — Cf. Du Caiige, Gloss, laL, y. Gehenfue sur Tétym. de cette deriiière forme.
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manifeste qu'il y a là un jeu de mots qu'on ne retrouve plus dans la traduction flamande « Ënde hi leeg se te pinen, ommc hem lieden te doene lyen hare mesdaden. » A la rigueur, on pourrait prétendre que le rédacteur du français a profité d*uno bonne occasion de faire de Tesprit, qui s'offrait à lui pendant qu'il traduisait du flamand. Mais voici un autre passage qui ne permet pas de faire la même supposition. « Jacques le couvreur d'estrain (chaume) doit couvrir bien ot bel mes maisonchielles d'eslrain et de glui (paille), ne mie àetjhuj (glue) dont on prend les oyselets. » N'est-il pas évident que cette restriction plaisante, n'a de sel, n'a de sens qu'en langue française ; et qu'un flamand n'a pu écrire, qu'à titre de traduction littérale, cette proposition absolument incompréhensible : t< met gleye^ nîet met lime daer men mede vangt de voghel-kine ? » * Il nous reste è dire quelques mots sur l'âge probable de Touvrage. En suivant les indications données par M. Micbeiant, nous arrivons à un résultat un peu difl'érent de celui auquel il s'est arrêté. Nous espérons qu'il approuvera les supputations de dates qui nous ont paru déterminantes. Au chapitre géographique ou féodal, le maître d'école cite, immédiatement après les royaumes, les duchés de Bourgogne, de Berry, d'Anjou; puis ceux de Gueldre, de Bar, de Juliers; une seule seigneurie anglaise*: le duché de Lancaster. Le Dauphiné est classé à part. En ce qui touche cette province, la remarque faite est juste ; Humbert II abdiqua, en etfet, le 29 mars 1349, en faveur de Charles de Valois, fils de Jean alors duc de Normandie. Mais le nouveau dauphin Charles, de 13SU à 1364, date de son avènement au trône, s'était reconnu feudataire de l'archevêque de Vienne pour ses comtés de Vienne et d'Albon ; il battait monnaie avec le titre de dauphin, comme l'avaient fait Jean^ Guignes et Humbert, ses prédécesseurs ; il frappait même, à leur imitation, de la monnaie étrangère^ puisque le florin dor est une monnaie du Serment de l'empire (1). Il est fort régulier qu'il fût cité comme un prince
(1) CTest à tort quon a rangé parfois des florlus d*or au type de Florence parmi les monnaies royales de JFrauce. Nos rois irimitaieut pas lu monnaie
régnant. Humbert II n'avait-il pas d*ailleurs prescrit « que celuy qui sera dalphin et les hoirs et succcsseiirs oaDalphiné, se appelleront et soient tenus de. faire soy appeler dalphin de
Viennois \ et ne sera, ne puisse estro uni ne adiousté le
dit Dalphiné ou royaume de France, fort tant comme Tempire y seroit uni? »
Les autres grands fiefs furent érigés en duchés : la Gueldre, par Tempereur Louis de Bavière, en 1339; Bar, par le roi Jean, en 13SS ; Juliers, par l'empereur Charles IV, en 1337 ; TAnjou et le Berry, par le roi Jean, enïaveur de ses fils Louis et Jean, après le traité de Brétigny, en 1360. Nous descendons ainsi, comme on est obligé de le reconnaître, jusqu'en 1360; et Timportance' du rôle que Henry de Lancastre, seigneur de Bergerac, jou^ dans les négociations qui précédèrent le traité, la modération dont il fit preuve à Tégard de la France, expliquent pourquoi son duché avait tout spécialement attiré Tattention de notre rédacteur français. Henri de Lancastre mourut pendant la peste de 1361. L'auteur payait un tribut de gratitude à sa mémoire, car nous alloué relever un détail qui semble établir que le Livre des mesiiers est postérieur à 1361.
Au folio 19 (recto) on lit : « Reinaudin li coustres (sacristain), s'en va en Avingnon pour empêtrer ; on dist qu'il y ha un nouvel pape ; si doit faire grâce. — Et quel cose empelerrail? — une cure, une capelerie, ou aucun boin bénéfice ; voire, se Dieu plaist. »
Il ne saurait être question d'Innocent VI, mort à Avignon le 12 septembre 1362. Après le traité de Brétigny (8 mai 1360), ce pontife, élu le 18 décembre 1352, n'était plus depuis longtemps un nouvel pape. Il s'agit donc d'Urbain V (Guillaume GrimoardJ, élu le 28 septembre 1362, sacré le 6 novembre de la même année, et qui ne quitta Avignon pour se rendre à Rome qu'en 1367. C'était peu de temps après l'intronisation
élrougèrc. Si Louis XU u émis des testons d'argent (la seule • cxcepliou qu'où pourrait alléguer), c est qu'il a transporté dans ses États du nord un type qui avait été sien lorsqu'il était duc de Milan et seigneur d'Asti.
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de ce pape; alors qu'on en parlait dans les Flandres comme d'une affaire toute récente, que le coustre de Bruges était allé impéfzétrer une faveur avec l'espérance de l'obtenir à titre de libéralité d'avènement.
On voit flonc que, suivant toutes probabilités, le Liv?'e des mestiers a été écrit dans les derniers mois de 1362, ou au commencement de 1363. Le roi Jean était alors en possession du duché de Bourgogne, et cette circonstance enseigne pourquoi, dans l'ordre des dignités, ce fief passe immédiatement après la couronne de France, et avant la mention du comte de Flandre, souverain de Bruges (folio 8, verso),
, Pour appartenir à la seconde moitié du xiv* siècle, le texte édité par M. Michelafit n'en est pas moins curieux, intéressant, instructif, et digne d'être commenté avec plus de science que nous n'en pouvions apporter dans notre examen.