LIVRE r, CHAP. III
qu'elle n'eût des -vapeurs. On lui fit aussi avaler du vin chaud , dont elle se seroit fort bien passée ; de sorte que, pour prévenir quelque autre remède qui auroit pu lui être encore plus désagréable , elle témoigna qu'elle se sentoit soulagée, et que, si on la laissoit en repos seulement un quart d'heure , elle seroit entièrement guérie. Le bon vieillard fut bien aise qu'elle eiit envie de reposer : cela lui parut une marque certaine qu'elle se portoit mieux. Ainsi , pour lui donner la satisfaction qu'elle demandoit , il sortit de la chambre , dont il n'oublia pas de fermer la porte , recommandant aux domestiques de ne point faire de bruit. La duègne seule demeura par son ordre auprès de la malade, comme une garde dont elle pourroit avoir affaire. Pour lui , il alla se promener dans le jardin , en attendant l'heureux moment de revoir sa chère maîtresse délivrée de sa colique.
Il est, je crois, inutile de te dire que mon père pendant ce temps-là étoit dans cette maison , où je puis t' assurer qu'il ne dormoit pas. Il se tenoit caché dans un cabinet, d'où, après avoir entendu tout, et aperçu par une fenêtre le commandeur dans le jardin , il sç glissa dans la chambre de la jeune dame par une petite porte que couvroit une tapisserie. La duègne , de peur de surprise, se mit en sentinelle d'un côté, tandis que de l'autre la gouvernante, suivant les ordres qu'elle avoit 'reçus, observoit le vieux jaloux. Alors les deux amants, croyant n'avoir rien à craindre, eurent ensemble une tendre et vive conversation, qui dura deux bonnes heures, et à laquelle, si je ne me trompe, je dois la naissance.
26 GliZMAN DALFARACHE.
Déjà le soleil commencoit à se faire sentir dans le jardin, malgré l'ombrage des bosquets et la fraîcheur des eaux. Le vieux galant, n'y pouvant plus résister, et avec cela plein d'impatience d'apprendre des nouvelles de sa nymphe, prit le parti de regagner la maison; mais il y retourna d'un pas si grave, que les deux surveillantes eurent tout le loisir d'en avertir le Génois , qui se renferma promptement dans le cabinet. La dame, que je puis désormais appeler ma mère, fit semblant dètre encore tout endormie, quand le vieillard entra dans sa chambre; et comme si le bruit qu'il avoit fait en entrant l'eût réveillée, elle se plaignit de ce qu'il n'avoit pas la complaisance de la laisser reposer un quart d'heure. Gomment, un quart d heure ! s'écriat-il. Par vos beaux yeux, ma mie, il y a plus de deux mortelles heures que vous dormez. Non, non, repli qua-t-elle , il n'y en a pas seulement une demie ; il me semble que je ne fais que de m'endormir : mais quelque temps quil y ait, ajouta-t-elle, je sens que je n'ai jamais eu plus besoin de repos. Peut-être disoit-elle la vérité, quoiqu'elle ne parlât ainsi que pour mentir. Elle prit pourtant un air gai, en assurant le commandeur qu'elle se portoit beaucoup mieux , grâces aux remèdes qu'on lui avoit donnés : ce qui causoit une joie infinie au bon homme. Il proposa lui-même à sa fidèle maîtresse de passer la journée en cet endroit, attendu que la chaleur étoit devenue trop grande pour qu'ils osassent se remettre en chemin, et que d'ailleurs ils se trouvoient dans une maison plus jolie que celle où ils avoient compté d'aller. La dr^me fut assez complaisante pour y consentir, à condition toutefois que