‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 115 sur 311 · LIVRE II, CHAP. IX. aSi · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IX. aSi

sans loger dans aucune , et il n'y en avoit point où je ne jouasse de la griffe. J'aurois, je crois, emporté de l'eau du puits, plutôt que de sortir sans rien prendre. Par ce moyen je relevai la marmite renversée de mon capitaine. Il se remit à tenir table , et la subtilité de mes mains lui fournissoit abondamment de quoi faire grande chère à bon marché. Les poules, les chapons, les oies, les poulets et les pigeons tomboient dru comme grêle dans sa cuisine , et je ne le laissois point manquer de jambons.

Si par hasard il arrivoit que le maître d'une maison me prît sur le fait, si le vol n'étoit pas considérable, on n'en faisoit que rire ; et s'il étoit de conséquence , j'en étois quitte pour être mené devant mon capitaine, qui me reprenoit d'un air sévère, et m'envoyoit en prison dans une chambre, où je recevois par son ordre cent coups de fouet que je ne sentois point , quoique je [les accompagnasse de cris si perçants que toute la maison en retentissoit. Il sembloit qu'on me mît en pièces, quoique l'on ne me touchât point du tout. Cela contentoit les personnes volées, et sauvoit l'honneur de l'officier. Quelquefois aussi les plaignants intercédoient eux-mêmes pour moi, et, par pitié , conjuroient le capitaine de me pardonner ma faute.

Du badinage on passe au sérieux. Après ces petits coups, j'en voulus faire de plus importants. Je choisis pour cela cinq ou six déterminés de la compagnie , avec lesquels je me déguisai pour aller exploiter sur les grands chemins. Nous arrêtiimcs quelques passants, qui nous donnèrent leur bourse avec ime docilité qui nous épargna des crimes que leur résistance nous au-

2i)2 GUZMAN D ALFARACHE.

roit pu faire commettre. Mais notre capitaine ne fut pas sitôt informé d'une affaire si délicate , qu'il en craignit les suites tant pour moi que pour lui. Il me défendit ce jeu-là, et il fallut m'en tenir à de plus innocents , comme à trouver des passe-volants quand il étoit question de passer montre. C'est ce que j entendois à merveille. Je savois si bien faire changer de figure au même soldat , soit par une barbe postiche, soit par un emplâtre sur l'œil, qu'il recevoit trois fois la paie sans que l'on reconnût la supercherie. Enfin je devins si utile au capitaine , qu'il m'avoua que mon industrie lui valoit mieux toute seule que les revenant-bons de la compagnie.

Page 1