‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 118 sur 311 · LIVRE H, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAP. X

promptenient me chercher sur le port, où il n'eut garde de ne me pas trouver, puisque je n'étois là que pour l'attendre et le friponner. Il me dit en m'abordant qu'il me prioit de lui faiie voir encore le reliquaire, et qu'il laclieteroit. Je le veux bien , lui répondis-je ; mais tirons-nous un peu à l'écart; nous n'avons pas besoin que le monde s'assemble autour de nous.

Je tirai le bijou de la bourse, et le lui donnai à considérer de nouveau. Il le regarda de tous côtés, et , après l'avoir bien examiné , il me demanda ce que j'en voulois. Je lui dis deux cents écus d'or, et ce n'étoit pas la moitié de ce qu'il valoit. Le vieil usurier feignit d'être étonné de ce prix , et commença de dire que l'or n'étoit pas du plus fin ; outre cela , il trouva de grands défauts dans le travail comme dans les pierreries ; néanmoins il m'en offrit cent écus. Je fis le surpris à mon tour. Ce n'est pas assez, m'écriai-je ; c'est se moquer: vous abusez de ma situation • mais quelque besoin que j'aie d'argent , je vous déclare que vous ne l'aurez pas à moins de cent cinquante écus d'or.

Il fit pourtant si bien encore que j'en rabattis trente ; de sorte que le marché fut conclu à cent vingt. Il me pria d'aller avec lui à sa boutique pour les recevoir ; ce que je refusai de faire , en lui disant que j'attendois un honnne , et que je ne pouvois m'éloigner du port; qu il n'avoit qu'à retourner chez lui chercher la somme dont nous étions convenus, et qu'il me retrouveroit au même lieu où il me laissoit. L'orfèvre, voyant que je ui'obstinois à ne vouloir pas l'accompagner , et craignant que la personne qui devoit me venir joindre ne lût un de ses confrères , auquel j'avois peut-être donné

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rendez-vous pour le même sujet, courut au logis avec d'autant plus d'empressement, qu'il avoit plus d'envip d'avoir le reliquaire.

Tapercus bientôt ce vieux fripon qui revenoit tout essoufflé : il portoit dans un petit sac les cent vingt écus d'or , qu'il me compta dans la main. Je lui demandai le petit sac dans lequel je remis l'or , et lui offris à la place la bourse où avoit été le bijou ; mais faisant semblant de ne pouvoir défaire les cordons que j'avois exprès bien attachés, je tirai, comme par impatience , d'un étui qu'il avoit à sa ceinture , un couteau pour les couper. Quoique cette action le surprît un peu , il étoit si éloigné d'en pénétrer la cause , qu'il reprit le chemin de sa maison , très -satisfait d'avoir profité d'une bonne occasion , et ne se doutant nullement du piège que je lui avois tendu.

Je le laissai faire quelques pas ; puis je fis signe à un de mes camarades , qui ne valoit pas mieux que moi , et que j'avois posté dans un endroit , avec ordre d'accourir quand je l'appellerois. Je le chargeai des écus d'or, que je lui dis de porter à notre capitaine; ensuite, courant après mon orfèvre, que je n' avois pas perdu de vue , je l'atteignis dans un carrefour où il y avoit par hasard une troupe de soldats assemblés ; et le montrant du doigt , je me mis à crier : Au voleur , seigneurs soldats , au voleur ! Pour l'amour de Dieu , arrêtez ce vieux fripon qui m'a volé ! ne le laissez point échapper ! Les soldats , dont il y en avoit quelques-uns de notre compagnie, arrêtèrent aussitôt l'orfèvre , en lui demandant pourquoi il me donnoit sujet de me plaindre ainsi de lui. Il fut d'abord si troublé , si saisi

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rie crainte et frétonnemont , qu'il n'eut pas la force de prononcer une parole; d'ailleurs, quand il auroit parlé, cela eût été inutile; la voix de son accusateur eût étouffé la sienne : on n'entendoit que moi , je criois sans cesse; et, pour faire plus d'impression sur les soldats, je me jetai à genoux devant eux , en implorant leur secours avec de fausses larmes.

Mes seigneurs , leur disois-je , vous voyez dans ce vieux scélérat le plus grand hypocrite qu'il y ait en Espagne. Jétois tout à l'heure avec lui sur le port. Il a remarqué une bourse dans mon sein ; il m'a demandé ce qu'il y avoit dedans. C'est , lui ai-je répondu , un reliquaire que mon capitaine , mon maître , a oublié ce matin sur le chevet de son lit , et que j'ai pris pour le lui rendre. Ce voleur que vous tenez m'a prié d'un air honnête de le lui montrer, en me disant qu'il étoit orfèvre et qu'il se connoissoit en bijoux. Jai contenté sa curiosité. Après quoi il m'a proposé de lui vendre ce' reliquaire. Cela ne se peut pas, lui ai-je dit, puisqu'il est à mon maître. En même temps je l'ai remis dans ma bourse , qui étoit attachée à mon jupon. Là-dessus mon voleur , en m' amusant de paroles , a tiré de l'étui qu'il porte à sa ceinture un couteau dont il s'est servi pour couper les cordons dont vous pouvez encore voir les bouts. Donnez - vous , s'il vous plaît, la peine de le fouiller, et vous lui trouverez la bourse avec le bijou dont il n'a pas eu le loisir de se défaire, tant je l'ai suivi de près.

Les soldats le fouillèrent aussitôt; ils tirèrent la bourse et le reliquaire qu'il avoit mis dans son sein; et s' apercevant qu'en effet les cordons avoient été coupés , ils GuzMiK. 17

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demeurèrent convaincus que l'oifévre étoit un fripon. Il avoit lieau protester et jurer que je lui avois vendu ce bijou , ils refusèrent de le croire , ne pouvant se persuader qu'un vieil orfèvre eût été capable d'acheter d'un jeune soldat un reliquaire si riche , sans le soupçonner de l'avoir dérobé. Encoie une fois, seigneur> soldats , s'écria laccusé , j ai payé le reliquaire à ce jeune homme, à telles enseignes qu'il doit avoir actuellement sur lui cent vingt écus d'or que je lui ai comptés dans la main. Vous n'avez qu'à le fouiller à son tour, vous lui trouverez ces pièces d'or , qu'il vient de recevoir de moi il n'y a qu'un moment. Les soldats, pour le contenter, se mirent à me visiter partout, et voyant que je n' avois point d'argent, ils commencèrent à l'accabler d'injures , et même à le battre. Néanmoins , comme il ne cessoit de les prier de nous mener l'un et l'atitre devant le juge , ils nous y conduisirent tous deux.

Là, je rapportai l'affaire de la même façon que je l'avois contée aux grivois, lesquels, ayant été interrogés par le juge , en dirent plus qu'il n'en falloit pour faire croire que l'orfèvre m' avoit effectivement pris de force le reliquaire. D'ailleurs , ce bourgeois étant connu pour un homme fort intéressé et très-peu scrupuleux, on n'é- 'toit que trop disposé à le croire coupable. Le magistrat toutefois, voulant avoir quelque considération pour sa famille , qui étoit des meilleures de la bourgeoisie , se contenta de lui faire une forte réprimande, et me remit le bijou entre les mains, avec ordre de le reporter à mon maître ; ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Le capitaine, quand je lui fis le récit de cette aventure, rendit grâce au ciel dans le fond de son àme de ce qu'elle avoit eu une si heureuse fin. Il avoit craint.

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