‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 12 sur 311 · LIVRE I, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. III

barrasser si l'on trouveroit cela bon dans ce monde, et sans craindre qu'on le trouvât mauvais dans l'autre, J'avois déjà quatre ans quand il mourut j mais je n'étois pas son seul héritier au logis. Le bon homme avoit eu d'autres enfants de quelques maîtresses qu'il avoit entretenues avant ma mère , et nous étions tous chez lui comme des pains de dîmes, chacun de sa fournée. Dans le fond, peut-êti-e n'étoit-il pas plus leur père que le mien. Quoi qu'il en soit, comme j'étois le plus jeune de mes frères, et que la foiblesse de mon âge ne me permettoit pas de me servir de mes mains aussi bien qu'eux , j'aurois eu peu de part à l'héritage du défunt, si je n'avois pas eu dans ma mère une personne fort propre à suppléer à ce défaut. Mais c'étoit une femme d'Andalousie, c'est tout dire. Elle n' avoit point attendu, pour faire son paquet, que le vieillard fxit mort. Dès qu'elle l'avoit vu abandonné des médecins , elle s'étoit saisie du plus beau et du meilleur, ne laissant à mes cohéritiers que des guenilles. Etant maîtresse dans la maison, et ayant les clefs de tout, il lui avoit été facile de divertir les effets les plus précieux. Le jour qu'il mourut, on fit un ravage effroyable dans sa maison. Dans le temps qu'il lendoit l'âme, on lui prit jusqu'aux draps de son lit. Dans ses derniers moments tout fut pillé et enlevé. Il ne restoit que les quatre murailles , lorsque les parents arrivèrent la gueule , connue on dit, enfarinée. Ils eurent beau regarder partout, ils virent bien qu'on les avoit prévenus, et il leur fallut encore, par honneur, faire les frais des funérailles. Elles furent, je l'avoue, très-modestes, et l'on n'y répandit point de larmes. On ne pleure pas les

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morts qui ne laissent rien : c'est aux héritiers seuls à paroître affligés ; ils sont payés pour cela.

Les parents du commandeur avoient pourtant compté sur une riche succession. Ils ne pouvoient comprendre comment un homme qui avoit plus de quinze mille livres de rente en bénéfices mouroit dans un état si misérable. Ils avoient vu sa maison meublée d'une manière convenable à sa qualité. Ils ne doutèrent point qu'on n'eût volé ses effets. Ils firent faire sur cela de grandes informations. Peine inutile ! Ils eurent recours ensuite aux monitoires, qui furent affichés aux portes des églises , où ils sont encore. Les voleurs ont l'estomac bon ; ils ne rendent jamais ce qu'ils ont pris : les excommunications ne les épouvantent point. Après tout , ma mère avoit une très - bonne raison pour posséder sans inquiétude les nippes du commandeur ; car , peu de temps avant qu'il mourût, il lui disoit quelquefois, quand il visitoit son coffre-fort ou ses bijoux , ou qu'il faisoit emplette de quelque beau meuble : Tenez , mon cher cœur^ tout ceci vous appartient. Quand ces donations , qu'elle regardoit comme faites en bonne forme, n'auroient pas été capables de lui mettre la conscience en repos , elle croyoit qu'une jolie femme, qui avoit pu se résoudre à passer quelques années avec un vieillard dégoûtant , méritoit bien d'en être l'héritière. Aussi d'habiles docteurs, qu'elle consulta sur ce point, levèrent tous ses scrupules, en l'assurant que c étoit une chose qui lui étoit due.

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