‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 136 sur 311 · LIVRE III, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. V

considération venoit à paroître sur notre chemin, du plus loin que nous l'apercevions, nous commencions à former un concert de voix plaintives, et à demander l'aumône, pour lui donner tout le temps de mettre la main à la poche ; autrement , elle auroit pu passer sans vouloir s'arrêter.

Lorsque nous rencontrions plusieurs bourgeois ensemble , et que nous avions le loisir de nous préparer à les aborder, chacun de nous jouoit son rôle : l'un faisoit le boiteux , l'autre l'aveugle; celui-ci le manchot, celui-là le muet; un autre se tordoit la bouche, ou marchoit les jambes renversées; un autre marchoit avec des potences; nous faisions enfin toutes sortes de figui^es, ayant soin que les plus habiles de notre bande fussent à la tète, pour rendre la scène plus touchante.

Il falloit entendre les vœux que nous faisions pour tirer la moelle de leur bourse : nous souhaitions que Dieu leur voulût donner des enfants, bénir leur commerce, et leur conserver la santé; par de semblables souhaits , nous les engagions à remplir les nôtres. Il ne se faisoit pas une partie de plaisir, pas un festin dont nous ne tirassions pied ou aile : nous étions pour cela des animaux de haut nez. Nous ne manquions pas de nous rendre en petit nombre à l'endroit où se donnoit la fête, et d'y trouver nos franches lippées. Hôtels d'évêques , de cardinaux, d'ambassadeurs, toutes les grandes maisons nous étoient ouvertes ; nous les occupions l'une après l'autre. Ainsi nous possédions tout, quoique nous n'eussions rien.

Je ne sais comment mes camarades se trouvoient affectés quand ils recevoient la charité des mains d'une

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dame jolie ; pour moi, misérable pécheur, lorsque je me présentois devant une jeune personne qui m'enchantoit par sa figure , je lui demandois l'aumône en face, et la regardois fixement entre deux yeux. Si elle me donnoit elle-même de l'ai^gent , je pressois tendrement sa main entre les miennes, et la baisois avant qu'elle m'échappât. Mais je faisois cette action téméraire d'un air si respectueux , ou , pour mieux dire , si hypocrite, que la dame , n'étant point en garde contre mon plaisir, prenoit ce trait insolent pour un transport de reconnoissance.

Les plaisirs de la vie, que l'on croit faits pour les grands du monde et pour les riches, sont plutôt le partage des gueux , qui en savourent la douceur avec plus de licence , plus de goi*it et plus de tranquillité qu'eux. Quand les pauvres n'auroient pas d'autres avantages que celui de pouvoir demander et recevoir sans peine et sans honte , c'est un privilège que le reste des hommes n'a pas , si nous en exceptons les souverains , qui peuvent aussi sans rougir demander à leurs peuples ; mais la différence qu'il y a entre les souverains et les gueux, c'est que les premiers demandent souvent de 1 argent à des gens pauvres , et qu'au contraire les autres n'en demandent guère qu'à des personnes plus riches qu'eux. Il n'est donc point d'état plus heureux que celui des mendiants ; mais tous ne connoissent pas leur bonheur. La plupart , uniquement occupés des délices de la vie animale , ne jouissent que d'une partie de leur félicité ; ils ne sentent pas combien il est doux de vivre dans l'indépendance, sans procès, et sans crainte d'avoir mal placé son argent ; d être au-dessus des intrigues d'état ,

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