‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 14 sur 311 · LIVRE I, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IV

nos biens que quelques bijoux avec une grande quantité de meubles assez beaux ; ma mère en fit de l'argent , et prit le triste parti de se retirer dans une petite maison pour y vivre tranquillement. Ce n'est pas qu'elle n'eiit pu soutenir encore notre ménage par de nouvelles galanteries : quoiqu'elle eût déjà quarante ans , elle s'étoit toujours si bien conservée , que ce n'étoit pas une conquête à dédaigner; mais elle auroit été obligée de faire les avances , et c'est à quoi elle ne pouvoit se résoudre , après avoir vu toute sa vie les hommes rechercher ses bonnes grâces avec empressement. Cette noble fierté s'accordoit si mal avec nos affaires domestiques , qu'elles empiroient à vu d'œil.

Je ne doute pas que ma mère n'ait mille et mille fois souhaité d'avoir une fille au lieu de moi , et véritablement cela eût été plus avantageux pour elle ; une fille lui auroit servi de support , comme elle avoit été ellemême celui de ma grand'mère , dont il faut que je te fasse un éloge détaillé. Mon aïeule maternelle étoit dans ses beaux jours une des plus belles personnes du royaume ; elle avoit beaucoup d'esprit et entendoit son monde parfaitement bien. Elle ne recevoit ordinairement dans sa maison que de jeunes seigneurs qui avoient envie de se polir j et l'on pouvoit dire qu'ils savoient vivre quand ils avoient pris de ses leçons pendant quelques années. Mais ce qu'on doit le plus admirer , c'est qu'elle avoit le rare talent de faire régner entre ses écoliers une parfaite union ; ils n'avoient jamais ensemble le moindre démêlé. Pendant qu'elle s'attachoit à façonner ces jeunes gens, il arriva qu'elle eut ma mère par un coup de hasard ; elle ne manqua pas

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de leur en faire honneur à chacun en particuher , et <le trouver que sa fille leur ressembloit à tous par quelque endroit. Voilà votre bouche , disoit-elle à celui-ci ; voilà vos yeux , disoit-elle à celui-là ; vous ne sauriez désavouer cette enfant. Pour mieux le leur persuader encore, lorsqu'elle tenoit ma mère entre ses bras , elle affectoit toujours de l'appeler du nom du cavaUer qui étoit présent; et, supposé qu'il y en eût deux, ce qui n'étoit pas extraordinaire, elle lappeloit tout court Dona Marcella , qui étoit le nom propre de ma mère : il y auroit aussi de l'injustice à lui contester le Dona , puisqu'on ne peut la soupçonner de n'être pas une fille de qualité. Mais pour t'apprendre quelque chose de plus positif touchant sa naissance , tu sauras que ma grand'mère , parmi ses galants , en avoit un qu'elle aimoit plus que tous les autres ; et , comme ce seigneur étoit un Guzman, elle jugea qu'elle pouvoit en conscience faire descendre sa fille d'une aussi grande maison. C'est du moins ce que mon aïeule a dit confidemment à ma mère , en l'assurant même qu'elle la croyoit fille d'un seigneur parent fort proche des ducs de Médina Sidonia.

Tu vois donc bien que ma grand'mère étoit une femme admirable pour les intrigues d'amour ; néanmoins , aimant autant ta dépense qu'elle l'aimoit , bien loin d'amasser des richesses immenses dans le trafic des plaisirs , elle auroit couru risque dans sa vieillesse de sentir l'indigence , si la fleur de la beauté de sa fille n'eût commencé d'éclore à mesure que celle de la sienne se tlétrissoit. La bonne dame avoit beaucoup d'impatience de voir sa petite Marcelle assez formée pour être éta-

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