‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 145 sur 311 · I.IVRE III, CHAP. VII. 3o · texte numérisé non relu

I.IVRE III, CHAP. VII. 3o

cependant monseigneur ne l'oublia point; et moi, de mon côté, je me tins sur mes gardes. Je n'osai, pendant quelques jours , retourner à la caisse , pas même la regarder : cela ne laissoit pas de me faire de la peine. J'avois pris goût aux confitures; et, loin d'y renoncer, je n'attendois que l'occasion d'en pouvoir dérober encore impunément. Je crus qu'elle s'offroit une aprèsdînée que mon maître jouoit avec d'autres cardinaux. Je m'imaginai que, tandis qu'il seroit occupé du jeu, j'aurois tout le loisir de faire ce que je désircis. Dans cette confiance, j'allai cheixlier mes outils , que j'avois bien cacbés , et je me glissai dans le cabinet sans que personne m'aperçût. J'avois déjà levé le couvercle, et fourré mon bras dans la caisse, lorsque monseigneur , attiré par un besoin pressant, vint dans la cbambre où il couchoit ; et n'y rencontrant aucun page , il prit luimême un pot de chambre qui étoit sous son lit. Je l'entendis, et, voulant aussitôt retirer mon bras, j'agis avec tant de trouble et de précipitation, que je fis sauter en l'air un de mes bâtons , et tomber le couvercle sur mon bras : de manière que je demeurai pris comme un moineau au trébuchet. Le cardinal ayant oui le bruit de la chute du bâton trembla pour ses confitures. Il entra dans le cabinet , et me trouvant dans l'état où j'étois:Ah! ah! mon ami Guzman, s'écria-t-il , c'est donc vous qui volez mes fruits ! Les grimaces que je faisois , et le chagrin que j'avois de me voir surpris , lui donnèrent une si grande envie de rire , qu'il ne put s'empêcher d'éclater. Il appela même les autres cardinaux pour les faire jouir de ma confusion. Ils quittèrent le jeu , accoururent à sa voix ; et après qu'ils se

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furent bien épanonl la rate à mes dépens, ils le prièrent de me pardonner pour cette fois , en lui disant que je n'y retournerois plus. Mais mon maître fut inexorable ; il accorda seulement à leurs prières, qu'au lieu de vingtquatre coups de fouet que je luisemblois bien mériter, je n'en recevrois que la moitié. Il en fallut passer par là; et le domine Nicolao, mon ennemi mortel, ayant été chargé de me les donner dans son appartement , s'acquitta de si bon cœur de cette commission , que je m'en sentois encore quinze jours après.

Mais s'il satisfit en cela sa haine , je ta proteste que je contentai bientôt mon ressentiment. Voici de quelle manière. Nous étions alors dans le temps des cousins , et il y en avoit cette année à Rome une prodigieuse quantité. Le majordome , qui aimoit ses aises, se plaignant un jour devant moi de ces maudites bêtes , dit qu'il en éloit fort incommodé dans sa chambre. Sur cela je pris la parole : Seigneur , lui dis-je , il ne tiendra qu'à vous d'en être délivré pour toujours : nous avons en Espagne un secret infaillible pour nous garantir de l'incommodité de ces animaux-là; je vous l'enseignerai si vous le souhaitez. Vous me ferez plaisir, répondit Nicolao , de m'apprendre ce qu'il faut faire pour cela. Vous n'avez, repris-je froidement, qu'à mettre au chevet de votre lit un gros paquet de persil trempé dans du vinaigre : ils ne l'auront pas sitôt senti , qu'ils viendront se jeter dessus, et un moment après ils tomberont tous roides morts.

Il me crut, et dès la première nuit il voulut faire 1 expérience de mon secret ; mais il ne fit par là qu'irriter les cousins, qui l'assaillirent plus cruellement qu'à

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