LIVRE m, CHAP. vir. ?to
exactement , et vint dire que lindisposition du uialadc etoit si légère , qu'il n'avoit besoin que de repos pour se rétablir. Gela se passa de cette sorte ; mais le secrétaire Nicolao , toujours prêt à faire quelque pièce au bon chambellan , ayant appris le lendemain matin qu'il se portoit beaucoup mieux , et qu'il dormoit , eut la malice d'introduire doucement dans sa chambre , par le ministère d'un laquais qu'il gagna , un de nos pages déguisé en femme. Le page , à qui l'on avoit bien fait sa leçon, se coula dans la ruelle du lit , où il se cacha derrière une tapisserie. Le secrétaire sortit ensuite pour se rendre auprès du cardinal , qui lui demanda des nouvelles du malade. Monseigneur, lui répondit Nicolao, Von m'a dit qu'il a passé la nuit assez mal, mais qu'il est mieux présentement. Son éminence , qui aimoit tous ses domestiques connue un père aime ses enfants , prit , sur ce rapport , la charitable résolution d aller visiter notre chambellan , que l'on ne manqua pas de réveiller pour l'avenir de l'honneur que son maître lui vouloit faire.
Monseigneur se rendit donc à la chambre du malade, et s'assit sur une chaise auprès de son lit; mais à peine fut-il assis, qu'on vit tout-à-coup sortir de la ruelle le page travesti, lequel, contrefaisant à merveille une femme embarrassée et qui cherchoit à s'enfuir , se sauva en disant : Ah! bon Dieu, je suis perdue! que va penser de moi son éminence ? Le cardinal , qui n'avoit point été préparé à cette scène, et qui croyoit son chambellan un saint personnage , parut extrêmement surpris de cette vue ; mais quel que fiit son étonnement , il n'approchoit point encore de celui du scrupuleux cham-
3o8 GU'ZMAX D ALPA.RAr.H£.
bellan, t|ui, comme frappé d'une horrible vision, s'écria <|ue c'étoit assurément le diable qui étoit venu pour le tenter. Cela lui causa une si grande agitation, que, dans le trouble où étoient ses esprits, peu s'en fallut qu'il ne sortît de son lit tout en chemise devant monseigneur, et ne prît la fuite. Comme tous les domestiques qui étoient présents s'entendoient avec le secrétaire, ils ne purent s'empêcher de rire , ce qui lit juger au cardinal que c'étoit un tour qu'on jouoit au chambellan. Son éminence eut pitié de ce pauvre homme, et se donna la peine «Ile-même de le désabuser; après quoi elle se retira.
Tout cela venoit de se passer lorsque j'arrivai. Je revenoisde faire une commission dont j'avois été chargé dès le grand matin. Je trouvai le chambellan fort triste; je le priai de m'apprendre le sujet de sa tristesse. Il me conta l'aventure , en me disant qu'il ne doutoit point que le domine Nicolao n'en fût l'auteur. Je voudrois, mon cher Guzman , ajouta-t-il, je voudrois, pour un de mes yeux, en tirer vengeance, et faire quelque bon toiu" au secrétaire ; mais j'ai besoin pour cela de tes conseils : un maître espiègle comme toi trouvera bienlôl quelque malice qui vaudra bien la sienne. Eifectivement, lui répondis-je, si j'étois à votre place, le secrétaire n'iroit point au pape en demander l'absolution; je lui en ferois bien faire pénitence. Mais songez qu'il est mon supérieur, et qu'il ne me convient pas de me mêler des affaires des officiers qui sont au-dessus de moi. Si l'on m'a pardonné la pièce que j'ai faite au domine Nicolao, c'est qu'on a considéré qu'il est naturel de se venger soi-même, et que d'ailleurs il m'avoit traité trop rudemenU
MVRE III, CHAP. VII. 3o()
J'eus beau représenter au chambellan irrité que je nosois épouser sa querelle, de peur de m'en repentir, il n'y eut pas moyen de m'en défendre. Ses prières, l'amitié que j'avois pour lui , la haine que je sentois pour Nicolao, et enfin mon penchant à faire le mal, me déterminèrent à servir son ressentiment. Hé bien , lui dis-je, reposez-vous sur moi; je me charge de vous rendre le petit service que vous attendez de mes talents. De mon côté , j exige de vous que vous viviez avec le secrétaire comme si vous ne le soupçonniez nullement de lespièglerie qu'il vous a faite. Le chambellan , tout simple qu'il étoit , joua si bien son rôle, que tous les domestiques y furent trompés. On crut qu il ne se souvenoit plus d'ime scène qui avoit été si désagréable pour lui.
Cependant je me préparois secrètement à lui tenir parole ; j'achetai de la poix résine, du mastic et de l'encens. Je réduisis le tout en poudre, et le mis dans un papier que je serrai dans ma poche pour l'employer quand j'en trouverois loccasion. Elle s'offrit peu de temps après telle que je la pouvois désirer. Un jour que la poste partoit pour l'Espagne, et que M. le secrétaire étoit fort occupé, je me rendis le matin à son (juartier, et j'entrai dans sa garde-robe où étoit son valet. Jacques, lui dis-je , mon cher ami Jacques , j'ai là - bas du pain et un morceau de jambon grillé; il ne faudroii avec cela qu'une bouteille de bon vin pour bien déjeûner : si tu peux me la fournir, tu seras mon compagnon; autrement, j'en vais chercher un autre. Seigneur Guzman , me répondit aussitôt Jacques, vous avez trouvé votre homme; je sais bien oii aller prendre
SlO GUZMAN DALFARACHE.
une bouteille d'excellent vin ; vous n avez qu'à m'attendre ici, je serai à vous dans un moment. A ces mots il disparut, et me laissa maître de la garde-robe. Alors cherchant des yeux le haut-de-chausse de Nicolao, car je savois que ce secrétaire n'en mettoit pas le matin, et n'avoit sur sa chemise qu'une robe de chambre légère , pour écrire plus à son aise; cherchant, dis-je, des yeux son haut-de-chausse, je l'aperçus sur une chaise ; je le pris, je le retournai; et après en avoir parsemé toute la doublure de la poudre dont j'ai parlé, je le remis à sa place, de manière qu'il ne sembloit pas qu'on y eût touché. Jacques ne tarda guère à revenir avec du vin ; mais dans le temps que nous nous disposions à déjeuner, son maître l'appela pour l'aider à s'habiller, et le retint dans sa chambre ; de sorte que je fus obligé d'aller vider sa bouteille avec un autre que lui, en attendant que j'eusse le plaisir de voir ma poudre opérer.
Elle fit son effet au dîner du cardinal, où il y avoit un îrrand nombre de convives. Nous étions alors dans la canicule, et il faisoit une chaleur très-favorable à mon dessein. Le domine Nicolao étoit dans la salle avec les autres officiers. Je remarquai bientôt à son action qu'il sen toit dans son haut-de-chausse une démangeaison, oùj^ par respect, il n'osoit porter la main. 11 ne savoit quelle contenance tenir; et, par malheur pour lui, à mesure qu'il s'agitoit, il augmentoit son tourment. La poudre, s'attachant au poil et à la peau, l'incommodoit à un point, qu'il lui sembloit sentir mille pointes d'aiguilles. Ce n'est pas tout : le cardinal, ayant quelque ordre à lui donner, l'appela, et pendant qu'il lui parloit à l'oreille, son éminence se boucha le nez tout-à-