‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 150 sur 311 · LIVRE III, CKAP. VII. 3l · texte numérisé non relu

LIVRE III, CKAP. VII. 3l

fitures ; à peine pouvoit-elle croire ses yeux. Tenez," dit-elle au chambellan eu lui confiant la clef du cabinet, allez compter les barils et les examinez bien ; il faut qu'il y en ait quelqu'un de défait. Le chambellan , qui les avoit rangés lui-même , les avant trouvés bien fermés, revint et assura qu'ils étaient tous en bon état.

Ah ! voici l'enclouure , dit alors le cardinal ; mon pauvre Guzman, j'ai découvert ta finesse : tu auras sans doute été acheter ces fruits confits chez le même marchand qui m'a vendu mes barils , et tu prétends me faire accroire que tu me les as volés. Oh ! non pas , s'il vous plaît, monsieur Guzman ; il faut que vous ayez l'adresse d'ouvrir ou d'escamoter quelqu'un de mes barils , et d'en ôter des confitures : voilà notre gageure, qu'il vous en souvienne : vous serez châtié. Allons, domine Nicolao, poursuivit-il, saisissez- vous de ce téméraire, et le punissez conmie vous le jugerez à propos. Doucement , monseigneur, repris-je à ces dernières paroles ; je conviens que je suis digne de punition si les confitures que je viens de servir sur votre table ne font pas partie de celles que votre éminence fit acheter hier; mais convenez aussi que j'ai gagné si je vous prouve le contraire, en vous faisant voir que j'ai dans ma chambre , actuellement, un des douze barils qui ont été apportés dans ce palais.

Prenez garde à ce que vous avancez, page, interrompit le chambellan : il y a douze barils dans le cabinet de monseigneur; je viens de les compter et recompter. Cela se peut , dis-je au chambellan; mais vous savez que le loup mange les brebis comptées. Le prélat , impatient d'apprendre la vérité du iait, acheva pronqi-

Sl6 GUZMAN D ALIAKACHE.

tenient de dîner pour aller au cabinet, où il se rendit avec tous ses convives de ce jour-là, lesquels, à mon air assuré , jugeoient que la chose pourroit bien ne pas tourner à ma confusion.

Son éminence elle-même compta les barils , et trouvant qu il y en avoit douze : Guznian, me dit-elle, tu vois qu'il n'en manque pas un, et qu'ils sont tous tels que je les ai fait acheter. Monseigneur , lui répondis-je , il y en a là douze assurément, mais ils ne sont pas tous pleins de confitures. Le cardinal, perdant patience, vouloit les faire ouvrir. Non , non , m'écriai-je , il faut que je vous épargne cette peine. En disant ces mots , je montrai le baril que j'avois rempli de terre et de paille , et pendant qu'on le défonçoit , je courus dans ma chambre, d'où je revins avec l'autre, qui étoit à demi-plein de confitures , et je racontai de quelle façon je l'avois escamoté.

Toutes les personnes qui étoient présentes louèrent fort ma subtilité, et rirent bien de l'aventure. Monseigneur , comme sa parole l'y obligeoit , me fit donner un second baril, que j'abandonnai à mes camarades, pour témoigner que ce que j'en faisois n'étoit que pour divertir mon maître. Dans le fond, son éminence, peu contente de mes tours de main et du mauvais exemple quejedonnois à toute sa maison, m'auroit indubita- ])Iement chassé , si elle n'eût pas considéré que c'étoit m'exposer à faire quelque coup qui me perdroit entièrement. Ainsi ce charitable prélat , ayant pitié de moi , nie gardoit chez lui , malgré tous mes défauts , pour ni oter les occasions de commettre des actions plu.s criminelles.

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