‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 158 sur 311 · LIVRE III , CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. IX

En achevant ces paroles , il se jeta sur un plat avec avidité ; il mangea comme un affamé qu'il étoit ; ensuite me regardant, car cétoit moi qui devois le servir, il me fit signe cinq ou six fois de lui donner à boire. Malheureusement pour mon gentilhomme, au lieu d'obéir à ses signes, je feignis de ne m'en apercevoir nullement; et pendant ce temps-là il ne buvoit point. S il crut d'abord que je n'en usois de la sorte avec lui que par négligence ou par bêtise, il ne fut pas long-temps dans cette erreur; et voyant bien qu'il y avoit de la malice dans mon fait : Page, me dit-il à haute voix, vous a-t-on ordonné de me laisser mourir de soif? Là-dessus mon maître, qui n'avoit pas peu d'envie de rire de la scène que je lui donnois, me fit signe de la tète de servir cet aventurier; ce que je fis, Dieu sait de quelle façon. Je lui présentai un verre des plus petits , et je fus même assez cruel pour ne le remphr pas tout à fait.

Dans le temps que je venois de lui donner à boire , et que je reportois la soucoupe sur le buffet , il entra dans la salle deux autres parasites que je connoissois pour les avoir vus à la table de l'ambassadeur. Dès qu'ils remarquèrent que les places étoient prises, ils s'attachèrent à considérer les convives , et particulièrement notre prétendu noble de Cordoue ; il me parut , à l'air dont ils le regardèrent , qu'ils avoient du mépris pour lui. Entraîné par un mouvement de curiosité , je m'approchai de ces nouveaux personnages , et je leur demandai si ce gentilhomme, qu'ils sembloient examiner avec attention , étoit de leur connoissance. Bon , me répondit l'un des deux , vous nous faites rire avec votre gentilhomme. Apprenez que ce galant qui occupe à cette

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table la place d'un honnête homme, et que vous croyez d'un sang noble , est fils d'un père qui m'a souvent fait des bottines , et qui tient boutique auprès de l'église cathédrale de Cordoue. Si je le rencontre en mon chemin , dit l'autre à son tour, je pourrai bien lui dire deux mots. En parlant de cette manière , ces fanfai'ons retroussèrent fièrement leurs moustaches , relevèrent des plumes de coq qu'ils avoient sur leurs chapeaux , et gagnèrent la cour, où ils s'arrêtèrent pour se consulter sur le parti qu'ils prendroient. Je les y laissai quelque temps ; puis courant les rejoindre : Messieurs, leur disje, ce gentilhomme que vous méprisez tant assure que vous êtes des gens de rien. Il vous trouve , dit - il , bien hardis d'oser vous pi'ésenter ici. Si vous voulez attendre qu'il ait dîné, il viendra vous eu dire davantage. Il n'a qu'à venir! s'écrièrent-ils tous deux ensemble ; nous lui apprendrons qui nous sommes. Les ayant animés l'un et l'autre contre l'officier de Cordoue , je revins à celuici : Monsieur, lui dis-je à l'oreille, mais d'un ton si bas que tout le monde m'entendit , il y a dans la cour deux gentilshommes qui seroient bien aises de vous entretenir un moment. Qu'ils prennent patience, me répondit-il ; je ne quitterai point son excellence pendant qu'elle sera à table. Ils soutiennent, repris-je, que vous vous donnez faussement pour un cavalier de noble race , et que vous n'êtes que le fils d'un cordonnier. \ive Dieu! s'ccria-t-il d'un air furieux, se peut-il qu'il y ait sur la terre des gens assez las de vivre pouioser tenir de semblables discours d'un homme tel que moi! Où sont ces faquins? poursuivit-il en se levant, où sont-ils? Je veux pour le moins leur couper les oreilles.

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