‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 161 sur 311 · LIVRE III , CHAP. X. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. X. 3i

Mon maître , clans l'àme de qui je lisois , me regarda , et je n'eus pas besoin d'un second coup d'oeil pour deviner sa pensée. Je compris qu'il exigeoit de moi que je divertisse la compagnie aux dépens du capitaine et de l'avocat. J'en formai dans le moment la résolution , et le moyen en fut bientôt imaginé.

Il faut observer que l'avocat , homme gTave et froid , avoit une moustache dont il paroissoit idolâtre. Il n'osoit rire, de peur de lui faire perdre l'équilibre, et il la regardoit souvent dans un petit miroir qu'il tiroit de sa poche avec son mouchoir, dont il faisoit semblant de se servir pour se moucher. Ayant fait cette remarque, j'attendis que l'on fût au fruit, parce que c'est alors que la joie règne dans le repas : comme en effet , toute la compagnie se mit en train , et la conversation devint si enjouée , que je ne pouvois avoir une occasion plus favorable d'exécuter ce que j avois projeté. Je m'approchai du capitaine , et lui dis à l'oreille quelque chose qui le fit rire. Il crut devoir me répondre sur le même ton, et il m'obligea de baisser la tète pour l'entendre. Je lui réphquai, il me repartit, et toujours en nous entretenant tout bas. Enfin , quand je jugeai qu'il en étoit temps , j'élevai la voix en disant d'un air sérieux, et comme si c'eût été une suite de notre entretien : Je suis votre valet , seigneur capitaine; je n'en ferai rien , je vous jure. Le respect que j'ai pour M. l'avocat ne me permet pas de prendre une pareille liberté.

Qu'y a-t-il donc , Guzman, s'écria mon maître.^ Ma foi, monseigneur, lui répondis-je, c'est à M. le capitaine à vous le dire; cela lui convient beaucoup mieux qu'à moi. 11 vient de tirer sur la barbe de M. l'avocat, et

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il me presse de divertir la compagnie, en adoptant les traits railleurs qui lui sont échappés. Mais encore , dit l'ambassadeur de France, apprends-nous quelles sont ces plaisanteries. Puisque vous me le commandez, mon maître et vous , repris-je , il faut que j'obéisse à vos excellences. Monsieur le capitaine en veut à la moustache de Monsieur l'avocat, lequel, dit-il, a grand soin de la teindre tous les matins , afin qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle commence à blanchir , et ne dort jamais que sur le dos , de peur de lui faire prendre un mauvais pli. En un mot , il y a un quart d'heure qu'il fait des railleries assez piquantes de Monsieur le docteur en droit , et qu'il me presse de vous en divertir , en vous les disant comme si elles venoient de mon cru. Mais ce n'est point à un garçon de ma sorte à se jouer à un personnage tel que Monsieur l'avocat.

Le capitaine se mit à rire en m'entend ant parler dans ces termes , au lieu de me démentir pour se justifier , et toute la compagnie suivit son exemple , sans savoir si je mentois ou si je disois la vérité. Le docteur en droit demeura quelques moments incertain de la manière dont il devoit prendre la chose ; mais il ne put tenir contre les ris immodérés du capitaine ; et l'apostrophant d'un ton qui marquoit sa colère : Fanfaron, lui dit-il, vous avez bonne grâce vraiment de vous moquer de mon âge, vous qui vous vantez d'avoir été avec Charles- Quint au siège de Tunis. Apprenez , monsieur le mauvais plaisant, que je ne fais point de comparaison avec un homme de votre trempe. Tout beau, monsieur l'avocat, interrompit le capitaine en prenant son sérieux, vous oubliez devant quels seigneurs nous sommes ici.

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