LIVRE I, C.UA.V. V
ter et à sentir (juelque inquiétude sur ce que je fleviendrois. Là-dessus il nie vint une idée pieuse que je contentai : j'entrai dans la chapelle , où je me mis à prier Dieu de m inspirer. Ma prière fut fervente, mais courte, car on ne me donna pas le temps de la faire longue. L'heure de fermer l'église arriva ; l'on m'obligea de sortir , et on me laissa sur le perron , où je demeurai fort en peine de ma personne.
Représente-toi en effet , pour un moment , à la porte de cette chapelle , un enfant de famille , aussi chéiù qu'un fils de marchand de Tolède, et nourri dans l'abondance ; considère que je ne savois où aller ni à quoi me déterminer. Il n'y avoit là ni près de là aucune hôtellerie ; je ne voyois que de l'eau claire qui couloit à quelques pas de moi : le mauvais commencement de voyage ! Pour comble de misère , mon A'entre m'avertissoit qu'il étoit temps de souper. Je connus alors la différence qu'il y a entre un homme qui a faim et un homme rassasié ; entre celui qui se voit à une bonne table et celui qui n'a pas un morceau de pain à mangei". Ne sachant donc que faire , ni à quelle porte aller frapper , je me résolus à passer la nuit sur le perron , puisque la nécessité le vouloit ainsi. Je m'y couche tout de mon long, le nez et les yeux couverts de mon manteau , mais non sans appréhension d'être dévoré par les loups , que je m'imaginois quelquefois entendre autour de moi.
Le sommeil pourtant vint suspendre mes inquiétudes, et se rendit si bien maître de mes sens , que je ne me réveillai que deux heures après le lever du soleil ; encore ne fut-ce ([u'au bruit que firent avec des tami)Ours
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plusieurs paysannes qui alloient en chantant et en dansant apparemment à quelque fête. Je me levai promptement, n'ayant aucune peine à quitter mon gîte; et trouvant en cet endroit divers chemins qui m'étoient également inconnus , je choisis le plus beau , en disant : Puisse cette route , que je prends au hasard , me conduire tout droit au temple de la fortune ! Je faisois comme cet ignorant médecin de la Manche , qui portoit ordinairement un sac rempli d'ordonnances , et qui , quand il étoit auprès d'un malade , en tiroit la première qui se rencontroit sous sa main , et disoit : Dieu te la donne bonne. Mes pieds faisoient l'office de ma tête , et je les suivois sans savoir où ils me conduisoient.
Je fis deux petites lieues cette matinée : ce n'étoit pas peu pour un garçon qui n'en avait jamais tant fait j je croyois déjà être arrivé aux Antipodes , et avoir découvert un nouveau monde, comme le fameux Christophe Colomb. Ce nouveau monde pourtant n'étoit rien autre chose qu'une misérable taverne , où j'entrai tout en sueur, couvert de poussière, fatigué et mourant de faim. Je demandai d'abord à dîner ; on me dit qu'il n'y avoit que des œufs frais : Des œufs frais! m'écriai-je; soit, je m'en contenterai; hâtez-vous de m'en accommoder ime demi-douzaine ; faites-m'en une omelette. L'hôtesse , qui étoit une effroyable vieille , se mit à me considérer avec attention. Elle vit bien que j'étois un cadet de haut appétit ; et je lui parus si neuf, qu'elle jugea qu'on pouvoit impunément me servir pour œufs frais des demi-poussins. Dans cette confiance , elle s'approcha de moi , et me riant au nez : D'où êtes-vous , mon fils ? me <lit-elle d'un air gai. Je lui répondis que j'étois de Se-