LIVRÉ IV, CHAP. V
qu'auroit pu prétendre mon oncle même l'ambassadeur, s il eût été à ma place. Le prince me fit d abord des honnêtetés que je ne dus qu'à ma bonne mine et qu'à ma g-entillesse ; et ensuite il mit notre ambassadeur sur le tapis, et me dit des choses dans lespérance quà mon retour à Rome je les rapporterois à son excellence. C'étoit le prince du monde le plus politique. Il ne parloit le plus souvent que pour faire parler. Tantôt par des paroles flatteuses, et tantôt par de petites contradictions , il tâchoit de m'engager à raisonner sur des matières délicates. Il se flattoit qu il pourroit m'échapper des choses dont il tireroit quelques lumières ; ce qui sans doute seroit arrivé , si j'eusse été capable de trahir mon maître, qui, par complaisance ou par facilité, m'avoit plus d'une fois entretenu des affaires les plus secrètes. Mais je me tenois si bien sur mes gardes avec le grand-duc, qu'il eut beau me retenir auprès de lui deux heures , je ne lui lâchai pas un mot indiscrètement. Il cessa enfin de me tàter ; et changeant de discours, de peur de m'inspirer quelque défiance , il me dit d'aller voir la duchesse, qui m'attendoit impatiemment.
Je fus bien aise qu'il me congédiât, pour rompre un entretien qui me fatiguoit , et je volai chez cette princesse , qui commençoit effectivement à s'impatienter de ce que je tardois tant à me rendre auprès d elle. Pourquoi donc, me dit son altesse, avez-vous été si longtemps avec le grand-duc ? Madame , lui répondis-je en faisant le discret , il m'a fait plusieurs questions sur les cours de Rome et d'Espagne ; cela nous a menés loin , et m'a empêché de venir plus tut recevoir vos ordres. Je pris hier au soir, répliqua la (hirhesse , un fort grand
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plaisir à vous voir danser , surtout vos deux dernières danses ; j'ai euA ie de les apprendre , et je veux que vous me les montriez. Je lui répondis que je ne demandois pas mieux que de lui rendre mes très-humbles services. Elle avoit tant de disposition à la danse , qu'en moins d'une heure je la mis en état de les pouvoir danser toutes deux au bal le lendemain au soir, et je lui promis , pour f[u"elle fût plus sûre de ses pas , que je viendroisl' après - (lînée lui donner encore une leçon. Elle se faisoit par avance un plaisir extrême de la surprise générale qu'elle causeroit en dansant ces nouvelles danses, et elle me défendit d'en parler à personne.
C étoit un fort beau concert qui devoit faire ce jourlà le divertissement de la cour; et je ne manquai pas d'y paroitre avec tout mon mérite, après avoir légèrement soupe dans l'hôtellerie. Il n'est pas, je crois nécessaire de te dire qu'en entrant dans la salle , où tout le monde étoit déjà assemblé ; je cherchai des yeux ma charmante veuve. J'eus peu de peine à la démêler. Sa parure riche et brillante , et plus encore ses divins appas , la faisoient aisément distinguer. Je jurerois bien que j'avois un peu de part aux peines qu'elle s'étoit données pour s'ajuster , comme je ne doute pas que, de son côté, en me voyant, elle ne se lit honneur du soin que j'avois pris de m'adoniser. Je m'approchai d'elle avec un empressement qui ne lui déplut point. Nous voilà tous deux à nous regarder , à nous contempler , à nous admirer l'un l'autre, et à nous lancer sans quartier des traits de feu ; c'étoit à qui en décocheroit davantage. Tout cela alloit fort bien. Mais avec toutes ces tendres œillades , je denieurois incertain de mon sort ;