LIVRE IV, CHAP. IX
Je fis savoir mon emprisonnement à notre avocat, qui vint en diligence me trouver. Je le mis au t'ait. Il se rendit chez le lieutenant criminel. Ils eurent ensemble an entretien qui fut tel , que le protecteur obtint que je serois élaigi dès ce jour-là. Il m apporta cette heureuse nouvelle, et je me disposois à sortir. Déjà l'ordre étoit expédié, le concierge satisfait, et déjà j'avois un pied hors de la prison, lorsque, par une malice du diable, le notaire , qui me faisoit chercher, et avoit affaire en ce lieu-là, se présenta devant moi. Il m'envisage, il me reconnoît, il se met en fureur, il me donne un grand coup de poing dans l'estomac et me fait rentrer dans la prison , en criant au 'geôlier de fermer la porte , attendu, disoit-il, que j'étois unvoleui", et qu'il vouloitm'écrouer. JNotre avocat, qui étoit présent, n'épaigna aucune fleur de rhétorique pour apaiser le notaire ; il alla même jusqu'à lui offrir la valeur de la robe; mais ce maudit notaire , aimant mieux se venger de moi que de recouvrer son bien, fut inexorable, lime ih émoucher les épaules et bannir du royaume.
Après cette petite mortification , que je souffris assez patiemment , mon capitaine, pour m en consoler, me chargea d'une lettre de recommandation pour un chef tle bandits, son ami , qui avoit une retraite dans les montagnes de la Romagne, où je me rendis, ne pouvant faire mieux. Ce chef n'eut pas plus tôt lu ma lettre , ([u'il me fit un accueil gracieux. Il me présenta aux cavaliers de sa compagnie. Je n'ai jamais vu des hommes si farouches. 11 est vrai que, venant de quitter à Naples des camarades fort civilisés, il étoit impossible que ces montagnards ne me parussent pas grossiers et sauvages :
454 GIJ/MAN d'aLFAUAGHE.
néanmoins , comme on apprend à hurler avec les loups, malgré là terrible vie que ces bandits menoient , je ne laissai pas de m'accoutumer à vivre avec eux. Nous fîmes quelques bons coups, et je nie vis en peu de temps le gousset bien garni. Dès que je fus en fonds, il me prit envie d'abandonner ces honnêtes gens. Pour cet effet , je demandai congé à notre chef pour deux mois, sous le prétexte d'une affaire que je lui dis avoir à Rome. Il me permit de faire ce qu'il me plairoit , après m'avoir obligé de lui jurer que je le rejoindrois au bout de ce temps-là. Je lui fis à la vérité ce serment, mais je l'oubliai sitôt que je fus à Rome.
Je m'étois mis dans l'esprit que dans une si belle ville je trouveiois à chaque pas des occasions d'exercer mes talents. Cependant, lorsque j'y fus et que j'eus étudié le génie de ses habitants , ils me parurent si déniaisés , que je perdis espérance d'y faire fortune. Je fis quelques coups de si peu d'importance, que vous me dispenserez pour mon honneur de vous les rapporter. Je vous dirai même qu'au dernier de ces misérables tours , je pensai être pris sur le faitj ce qui fut cause que je sortis brusquement de Rome. Je jugeai à propos de parcourir l'Italie pour la bien connoître, et je dépensai tout mon argent en menant cette vie errante. Enfin, étant à Bologne, le hasard me fit faire connoissance avec Alexandre Lentivoglio, qui me reçut dans sa petite troupe. C'est un garçon fort subtil et né pour la profession dont il se mêle. Sa coutume est de sortir de temps en temps de son pays natal, pour aller tantôt dans une ville et tantôt dans une autre chercher des dupes; et quand il a fait quelque bon coup de filet, il retourne à Pologne, comme