CHAPITRE IIL
De la part que Guzman fit de ce vol à ses associés, et de la route qu'il prit en sortant de Milan.
Sitôt que je me vis en possession d'un argent si bien gagné , j'aurois souhaité d'être bien loin de Milan ; mais comme un départ trop précipité auroit pu devenir suspect , je résolus de le différer de quelques jours. Sayavedra ne pouvoit se lasser de toucher nos pistoles ; et les prenant quelquefois pour des pièces d'or qu'on voit en songe , il ne savoit s'il revoit ou s'il étoit éveillé ; puis pensant au stratagème que j'avois inventé pour faire un si beau coup , il m élevoit au-dessus de tous les fripons du monde. Je ne vous croyois pas si grec , me disoit-il , quoique je vous connusse pour un jeune homme des plus adroits ; vous serez long-temps mon maître. Ami Sayavedra, luidis-je, c'est trop vanter un tour assez commun : ce qui mérite seulement d'être loué , c'est de savoir éviter le péril en volant ; car de s'introduire dans une maison ouverte , y prendre une
48o GCZMAX DALFAUACHE.
robe-de-chambre 5 et recevoir cent coups de fouet, rien n'est plus aisé.
Nous passâmes , mon écuyer et moi , le reste de la journée à nous entretenir dans l'hôtellerie avec beaucoup de gaieté. Quand la nuit fut venue , nous sortîmes tous deux pour aller trouver Aguilera , qui nous attendoit au rendez-vous. Dès qu'il nous vit arriver il se mit à rire, et nous suivîmes son exemple. Il ne manqua pas ensuite de me complimenter aussi sur mon habileté ; après quoi , il fut question de partager notre butin. Je tirai de ma poche une grande bourse où il y avoit trois cents pistoles que je lui donnai , en lui disant que j'en destinois autant à Sayavedra, et que je garderois le reste pour moi , étant bien juste que celui qui avoit le plus travaillé dans cette affaire et joué le plus gros jeu eût la plus grosse part. Mes deux associés en demeurèrent d'accord et m'assurèrent qu'ils étoient très-contents. Le partage fait, n'ayant plus rien qui nous arrêtât au rendez-vous, nous dîmes adieu au commis , et nous retournâmes au logis , où j'employai faprès-soupée à compter toutes mes espèces. Quel sujet de ravissement pour moi de me trouver en fonds de plus de sept mille francs , sans parler de ce que j'avois gagné à Bologne ! Je ne m'étois jamais vu si riche , et je ne me souvenois plus d'avoir été volé ù Sienne.
En me promenant le lendemain dans les rues , ayant jeté les yeux par hasard dans la boutique d'un quincaillier , je remarquai une chaîne de cuivre doré fort bien travaillée , et je la pris pour une chaîne d'or purj je demandai au marchand combien elle pesoit. Il me répondit en riant que tout ce qui reluisoit n'étoit pas