LIVRE VI, CHAP. I. Oig
la compagnie en passant devant le balcon, je regagnai la porte à grands pas. Je n'y fus pas sitôt arrive , que le portier vint me l'ouvrir. Il me dit de prendre la peine de le suivre , et il me conduisit à un vaste parloir , fort propre et bien éclairé. Je trouvai là madame labbesse , qui avoit auprès d'elle une dame séculière , toutes deux assises sur des carreaux de damas violet , et six à sept religieuses, qui se tenoient debout derrière elles. Toutes ces dames gardoient le silence , et avoient un air sérieux qui auroit déconcerté un autre que moi ; mais j'avois fréquenté Ig. grille à Rome , et mon humeur convenoit aux religieuses. Aussi je les abordai en plaisantant; et, par quelques saillies réjouissantes qui m'échappèrent , je leur fis perdre leur fausse gravité. Je me plaignis d'une façon si divertissante de la règle qui défendoit d'ouvrir la nuit la porte du monastère aux pauvres étrangers , que je les mis en train de rire.
Pendant ce temps-là on dressa une petite table, sur laquelle on servit un gros morceau de pâté de venaison, avec du vin et force confitures. Elles n'eurent pas besoin de me presser de manger et de boire ; je m'en acquittai en voyageur qui mouroit de faim et de soif. Je ne laissai pas , en me bourrant l'estomac, de dire à l'abbesse des galanteries , aussi bien qu'à la dame séculière, qui me paroissoit toute jolie. Elle avoit un air de jeunesse et un enjouement qui la rendoient très-piquante. Quelques religieuses, remarquant que je la trouvois à mon gré, me demandèrent si leur communauté n'avoit pas raison de s'applaudir de l'acquisition qu'elle alloit faire d'une pareille dame; ce qui m'inspira mille pensées badines, et toutes très-obligeantes pour elle.
5aO GUXMAN DALFARACHE.
Je ne parlois qu'en italien ; et comme j'étois vêtu à l'italienne , je passai sans peine dans leur esprit pour un homme de cette nation. Celles de ces dames qui sayoient cette langue affectoient , pour s'en faire honneur, de ne pas m'entretenir en espagnol. Quand elles virent que je ne mangeois plus, elles firent rouler l'entretien sur la musique , et toutes ensemble me prièrent de payer mon écot de quelque air nouveau d'Italie. J'y consentis de bonne grâce ; et peu à peu animé par les éloges qui m'étoient assurés à la fin de chaque couplet, il me prit une si grande fureur de chanter, qu'une chanson n'attendoit pas l'autre. De leur côtelés dames, etparticulièrement la séculière , emportées par le plaisir de m'entendre , ne songeoient à rien moins qu'à se retirer, quoiqu'il fût déjà plus de minuit. Je crois que le jour nous auroit surpris dans ce parloir, si l'abbesse, pour garder le deconim de la vie monastique, n'eût jugé à propos de mettre fin à un passe-temps si contraire au recueillement intérieur , en reprochant aux religieuses qu'elles abusoient de ma complaisance. Ce cavalier , leur dit-elle , doit être fatigué. D'ailleurs il faut conserver quelque chose pour demain : il ne partira pas , je pense , sans que nous ayons la satisfaction de le revoir. C'étoit honnêtement me faire taire. Au fond de l'âme j'en fus ravi ; et donnant le bonsoir à la compagnie, je joignis le portier, qui m'attendoit à la porte du parloir pour me conduire à l'appartement qui m'étoit destiné.
Je ne fus pas peu étonné en y entrant d'y trouver mes valets , qu'on avoit eu soin d'envoyer chercher avec mon bagage , et de régaler comme moi j j'appris