‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 258 sur 311 · LIVRE VI , CHA.P. I. 5iy · texte numérisé non relu

LIVRE VI , CHA.P. I. 5iy

jugeant que le spadassin auquel il avoit affaire n'étoit qu'un fanfaron • néanmoins je fis reflexion que je pouvois me tromper : et d ailleurs , considérant que la partie intéressée ne se soucioit guère de se venger , je ne fus point assez fou pour épouser sa querelle, qui par conséquent n'eut aucune suite. Tout ce que je pus faire pour lui, fut de le prier de passer de mon côté , et de lui céder ma place , qu'il accepta volontiers , sans sembarrasser de paroître lâche aux yeux même de Lucie , en abandonnant par crainte le côté qu'il occupoit. Le cavalier qui faisoit tant le rodomont se nommoit don Luc de Ribera. Il avoit appris que la belle veuve étoit partie le soir précédent pour aller coucher au monastère dont j'ai parlé , et qu'elle en devoit revenir ce jour-là. Il étoit sorti de la ville , sachant bien qu'il la rencontreroit , dans l'intention de la ramener et de lui servir d'escorte.

Dès que ce fier-à-bras vit que don Antonio quittoit son poste , au lieu de songer à le conserver , il s'en saisit brusquement , et se prépara d'un air victorieux à s'entretenù' avec la dame , qui trompa son attente ; car pour le mortifier elle ne répondit pas un mot à tout ce qu'il lui put dire. Elle ne daigna pas même le regarder une seule fois : elle affecta d avoir toujours la vue attachée sur Miras et sur moi , et de ne parler qu'à nous. C'est ainsi que nous arrivâmes à Saragosse , et que nous conduisîmes dona Lucia jusque chez elle. Cette dame me remercia de l'honneur que je lui avois fait ; et me dit qu elle espéroit que cette ville auroit assez de charmes pour m'arrêter du moins quelque temps. A l'égard de ses deux autres conducteurs , elle fit moins

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de façons avec eux ; elle ne paya leur peine que de deux révérences fort sèches. Je ne dis rien à l'orgueilleux don Luc en me séparant de lui ; mais pour don Antonio , je lui fis mille honnêtetés auxquelles il se montra si sensible , qu'il voulut absolument m'accompagner jusquà \A?}ge^ fameuse hôtellerie que j'avois remarquée en entrant dans la ville, et où j'avois dit à mes gens d'aller descendre avec mon bagage. Là , Miras prit congé de moi dans des termes qui me persuadèrent que, bien loin de me soupçonner d'être son rival , il me croyoit un de ses meilleurs amis.

Je trouvai dans 1 hôtellerie mon valet et mon muletier occupés à me faire préparer un appartement fort propre , où je soupai à mon petit couvert. L'hôte , qui étoit un de ces mauvais plaisants qui sont remplis de jeux de mots et de quolibets , vint me saluer et me tenir compagnie , s'imaginant que je serois enchanté de son entretien. Il commença par me conter tout ce qui se passoit dans la ville, dont il me vanta les privilèges , sans oublier la hauteur avec laquelle les habitants les soutenoient. Je 1 écoutai d'autant plus patiemment , qu'en disant mille impertinences , il lui échappoit de temps en temps de bonnes choses , d'excellents traits de satire , ce qui est assez ordinaire aux babillards. Il cessa pourtant, lorsque j'eus soupe , de me fatiguer de ses discours ; il me fit la révérence , et voulut se retirer. Attendez , lui dis-je , mon ami ; je vous prie de me faire venir demain matin un habile tailleur , je veux lui donner de la besogne. En chargeant mon hôte de cette commission , c'étoit lui fournir une nouvelle matière de parler. Aussi prit-il occasion de là de tom-

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