‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 263 sur 311 · LIVRE VI , CHAP. I. r»3j · texte numérisé non relu

LIVRE VI , CHAP. I. r»3j

pus douter , lorsque ayant été introduit dans une salle basse, j'y fus brusquement régalé d'une vive accolade, assaisonnée d'une odeur de poivre , d'ail et de safran , qui me fit connoître que l'amante emportée qui me prodiguoit ses faveurs devoit être une cuisinière. Cependant, au milieu de ses transports , en touchant mes habits et mon visage, elle soupçonna que je n'étois point l'amant chéri qu'elle attendoit. Pour expier son erreur, elle lâcha prise subitement, et voulut prendre la fuite j mais je la retins par sa jupe : elle fît tous ses efforts pour se débarrasser de moi j je m'obstinai à les rendre inutiles , et , dans cette espèce de lutte , nous tombâmes tous deux avec bruit ; ce qui réveilla deux laquais qui étoient couchés dans un cabinet assez près de là. Ils se levèrent à la hâte, s'armèrent chacun d une épée, croyant entendre des voleurs, et vinrent tout doucement avec une lampe dans la salle , où ils nous trouvèrent étendus sur le plancher.

Ils me reconnurent dans le moment; et, surpris de voir un cavalier qui aspiroit à la main de leur maîtresse poursuivre avec tant de fureur les bonnes grâces d'une grosse joufflue de cuisinière qui ne les avoit jamais tentés, ils firent des éclats de rire qui me jetèrent dans une étrange confusion. Admire l'insolence de cette créature : elle osa m'accuser d'avoir eu dessein de lui faire violence , et dit que je m'étois caché dans la inaison pour cet effet. Au lieu de m'amuser à me justifier , je ramassai promptement mon chapeau qu'elle avoit fait sauter d'un coup de poing ; et m' adressant au laquais qui tenoit la lampe, je le priai de m'éclairer jusqu'à la porte de la rue ; ce qu'il fit avec des ris qui achevèrent de

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me desespérer. Je regagnai mon hôtellerie ù grands pas, cruellement mortifié d une si honteuse et si misérable aventure, ne doutant pas que le bruit ne s'en répandît dans la ville dès le lendemain , et que je ne devinsse la fable de tous les habitants. Cette idée, qui m'afïligeoit plus qu on ne peut se 1 imaginer , me fit prendre la résolution de ne demeurer à Saragosse qu'autant de temps qu'il m'en faudroit pour me disposer à m'en éloigner. Mon équipage fut prêt à la pointe du jour, et mes mules, comme si elles eussent partagé l'impatience que j'avois de quitter un séjour où je ne pouvois plus paroître sans honte , se mirent en chemin avec une ardeur qui me fit un extrême plaisir.

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