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des pensionnaires pour soutenir sa maison. Si la médisance ne respecte pas les filles élevées avec sévérité , comment pouvoit-elle épargner les trois Grâces, qui étoient sans cesse environnées de galants ? Elles avoient appris la musique , et leur père , homme de plaisir , sétoit plus attaché à les rendre propres à la société qu'à les former à la vertu.
Tétois parfaitement instruit de tout cela, comme de leur côté elles n'ignoroient pas qui j'étois. On leur avoit dit que je savois la musique à fond ; que l'argent ne me manquoit point , et que j avois un penchant naturel à le dépenser. Ces bonnes qualités , qu'elles aimoient fort dans un homme , leur donnèrent envie de me connoître, et de m'engager à grossir le nombre de leurs pensionnaires. Elles m'en avoient adroitement fait faire la proposition , que j' avois rejetée , de peur de ra'embarquer dans une nouvelle galanterie. Tavois même bien fait serment d'éviter tous les pièges que l'amour me tendroit, et je ne croyois pas que , dans le lieu saint où je me trouvois , je violerois mon serment. Néanmoins je sentis certaine agitation , qui ressembloit si fort aux premiers mouvements d'une passion naissante, que j'en fus alarmé. Guzman, me dis-je à moi-même , prends garde de faire ici une folie. Quel Dieu viens- tu adorer dans cette église.'' Ne laisse pas surprendre ton cœur, \eux-iu perdre le fruit de tant d'années d'étude ?
Dans le temps que ma raison se révoltoit ainsi contre ma foiblesse, les dames ayant fini leurs prières se levèrent pour sortir. Elles étoient au nombre de sept a huit personnes, toutes de la même compagnie. Elles passèrent devant moi. Je me levai aussitôt pour les sa-
hier. Celle qui m'occupoit l'esprit, et qui étoit effectivement l'aînée des trois sœurs, sous prétexte de rajuster sa niante, me fit voir adroitement son visage. J'en fus frappé vivement , et les regards dangereux qu'elle jeta en même temps sur moi achevèrent de me troubler. Peu s'en fallut, dans le désordre où étoient mes esprits, que je ne la suivisse, entraîné par je ne sais quel charme qu'on ne peut concevoir si on ne la éprouvé. Cependant un mouvement, qui ne pouvoit venir que du ciel , me retint tout-à-coup , etme donnala force de résister à un attrait si puissant. Je me représentai dans le moment le péril que je courois , et considérai l'abîme où j allois me précipiter. Je me remis à genoux pour continuer ma prière , ou plutôt pour la commencer ; car j'avois été jusqu'alors si distrait, si ému, qu'il ne m'avoit pas été possible de m en bien acquitter. Je ne pus même détourner mon esprit de limage enchanteresse qui l'occupoit ; et plus agité qu'un vaisseau qui se trouve sans voiles et sans gouvernail au milieu de la mer , je cédois aux divers mouvements qui s'élevoient dans mon cœur.
L'inquiétude qui me travailloit ne me permettant plus de demeurer dans la chapelle, j en sortis, non pour marcher sur les traces de la beauté qui avoit fait tant d'impression sur moi , au contraire, je voulois la fuir; et craignant de la rencontrer sur le chemin de la ville, je pris une autre route. Je tournai mes pas du côté de la rivière, dans 1 espérance qu'en me promenant le long de ses bords , je perdrois insensiblement le souvenir de cette redoutable personne , dont toute ma philosophie ne pouvoit me détacher. Peut-être serois-je
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redevenu tranquille à force de réflexions , si mon étoile ne m'ex\t conduit à ma perte. Une voix que j entendis à dix ou douze pas de moi me fit tourner la tête du côté qu'elle partoit, et la première chose qui s'offrit à ma vue fut dona Maria Gracia, cette même dame dont j évitois les chainnes avec tant de soin. C'étoit elle qui ohantoit , assise sur l'herbe fleurie, tandis que ses sœurs et les autres danjes de sa compagnie étendoient auprès <i'elle une magnifique collation.
A ce spectacle, je ne fus plus maître de moi, je m'avançai vers elles en les saluant. Convenez, mesdames , leur dis-je , que le destin nVest bien favorable aujourd'hui , puisqu il veut que je vous rencontre partout ; înais, pour être parfaitement heureux, il faudroit que je fusse de votre écot.
Dona Maria me répondit en souriant qu il ne tiendroit qu'à moi d'en être ; qu'aussi bien il étoit juste que tant de bergères eussent du moins un berger pour les défendre des loups. Cette réponse me ravit et m'engagea dans la conversation. Je m approchai des dames , j'ôtai mon manteau pour être plus à mon aise ; et m'étant mis de la partie , je m'abandonnai à toute la gaieté de mon humeur. Animé de la présence de la personne qui me charmoit , je brillai dans cet entretien. La mère et les filles me firent , comme à l'envi, des honnêtetés. Il me sembloit n'avoir jamais passé des moments si agréables. Je me repentois de ne m'être pas plus tôt faufilé avec une famille si charmante, et d'en avoir fui les occasions. Les autres dames étoient aussi fort gracieuses, de sorte que ce qu'il y avoit de plus aimable à Alcala se trouvoit là rassemblé; et c'est ce que je leur dis plus
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(l'une fois. Elles m'en surent bon gré ; et , pour me montrer que je leur rendois justice; elles se disposèrent, après avoir fait collation , à former un concert. Deux dames prirent des guitares qu'elles avoient fait apporter, et dona Maria, avec quelques autres qui avoient de la voix, les accompagna. Une guitare me fut ensuite présentée , et l'on me pria de jouer quelques airs à danser ; ce que je fis avec moins de plaisir que je n'en eus à voir les danses légères de ces dames , qui paroissoient à mes yeux dans cette prairie autant de nymphes de Diane.
L'aînée des trois sœurs étoit la danseuse qui avoit le plus de part à mes regards. Elle avoit un air de noblesse et des grâces qui la distinguoient de ses compagnes. Tu ne seras pas étonné qu'un homme , qui prenoit feu aussi facilement que moi, ne pût résister à ces belles qualités. Je devins si amoureux de dona Maria, que je ne voyois plus qu'elle. Lorsqu'elle eut cessé de danser, je m'assis à ses pieds , et , lui présentant la guitare que j'avois entre les mains, je la conjurai d'en jouer ellemême, et de chanter en même temps; ce qu'elle ne refusa point dcj faire, à condition que je l'accompagnerois aussi. Elle avoit oui parler de ma voix, et elle mouroit d'envie de l'entendre. Comme je n'en avois pas moins de la satisfaire, je fis aussitôt retentir la prairie de cette voix touchante que je ne faisois jamais éclater sans m'attirer des applaudissements. Toute la compagnie en fut si contente, qu'elle ne pouvoit se lasser de me le témoigner.
Nous continuâmes à nous divertir de cette manière jusqu'à la nuit. Alors la veuve du docteur Gracia fit
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sonner la retraite , et nous commençâmes à défiler tous vers la ville , de façon que dona Maria et moi nous marchions les derniers , comme si , déjà d'intelligence tous deux , nous eussions affecté de demeurer derrière pour nous entretenir en particulier. Il est inutile de dire que notre conversation roula sur l'amour : nous étions l'un et l'autre trop en train de nous agacer , pour nous parler d'autre chose que de tendiesse. Nous nous fîmes une déclaration réciproque de nos sentiments , et <lès ce jour-là nous aperçûmes que nous étions faits l'un pour l'autre. Comme les autres personnes de la compagnie n'avoient pas ensemhle un entrelien si amusant que le nôtre , elles alloient plus "vite que nous. Dona Maria , voulant les suivre , fit par hasard ou autrement un faux pas , de sorte qu'elle seroit tombée , si je ne l'eusse soutenue. Je la retins entre mes bras , et je fus assez hardi en la relevant pour lui dérober un baiser. Je n'eus pas sitôt pris cette liberté, que la crainte d'avoir déplu par cette action m'obligea den faiie des excuses à la dame, qui , bien loin de s'offenser de ma hardiesse, me dit fort spirituellement quej'avois bien fait de me payer par mes propres mains du service que je lui avois rendu, et qu'elle auroit pu négliger de reconnoître.
Quand nous fûmes arrivés à la porte de la maison des trois sœurs, leur mère me pria d'entrer; ce que je fis fort volontiers. On m'y présenta des rafraîchissements , et je m'y arrêtai jusqu'à ce que je jugeai que la bienséance exigeoit que je prisse congé de la compagnie : néanmoins , avant que je me retirasse, je demandai à la veuve la permission de la venir quelquefois assurer de Gu7.MA.N. 37
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mes respects. Enfin , je quittai dona Maria. J'étois si transporté d'amour, et j'en avois l'esprit si troublé, qu'au lieu de m'en retourner chez moi , je pris le chemin de l'université : je ne reconnus mon erreur que lorsque , étant arrivé à la porte, je me mis en devoir d'y frapper. Tu conçois bien que je ne dormis guère cette nuit , après avoir passé la journée comme je te l'ai raconté.
Je fus le jour suivant aux écoles de l'université , où ma distraction fut telle , qu'en sortant je n'aurois pu dire de quelle matière on y avoit traité. L'après-dînée , sans pouvoir m'en défendre , je me rendis chez dona Maria , que j'écoutai plus attentivement que je n'avois fait mon professeur le matin , et qui me détacha si bien de l'université , que je cessai bientôt d'y aller. Je renonçai aux ordres que j'avois voulu prendre. Je changeai mon habillement ecclésiastique en un habit séculier des plus liches , et , après avoir payé mon hôte , je me mis en pension chez la veuve du docteur Gracia, ou', pour parler plus juste , je m'abandonnai au démon qui m'entraînoit. Tous les gens sensés , et qui étoient dans mes intérêts, déplorèrent mon aveuglement. Le recteur même eut la bonté de me faire une charitable remontrance sur le changement de ma conduite; mais tous ses discours judicieux furent inutiles; il fallut que je subisse mon sort , qui étoit de m' abîmer ; ou bien le ciel vouloit peut-être par là dérober un mauvais sujet à l'église.