‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 281 sur 311 · LIVRE VI, CHA.1'. V · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHA.1'. V

mauvaises connoissances , et d'aller nous établir à Madrid, où nous pouvions compter d'en faire de meilleures.

Nous étant préparés à ce voyage, nous' dîmes adieu à nos amis et à notre famille, et nous nous rendîmes en bon équipage à Madrid, ville appelée à juste titre la ressource des malheureux. Je m'étois brouillé avec le seigneur don André, mon beau-père, à l'occasion de mon second mariage, que j'avois contracté contre son avis : nous avions rompu tout commerce ensemble ; je ne songeois plus à lui. A l'égard de mes créanciers , comme j'avois encore devant moi plus de deux ans , j'étois fort en repos de ce côté-là. J'espérois qu'avant qu'ils fussent en droit de m'inquiéter , je ferois quelque bon coup de ma façon , ou que la beauté de ma femme nous mettroit en état d'aller nous faire loin d'eux un solide établissement.

Un pauvre diable de marchand d'Alicante fut le premier qui donna dans nos filets. Nous l'avions rencontré sur notre route 5 il s'étoit joint à nousj et, pour ses péchés, en voyant dona Maria, il avoit conçu pour elle un amour violent. Nous nous en aperçûmes bien, lorsqu'étant arrivés à Madrid, il nous entraîna, pour ainsi dire, dans son auberge, où il nous assura que nous serions à merveille. L'hôtesse, nous dit-il, est une des meilleures femmes du monde : elle a des chambres de la dernière propreté , et il demeure à deux pas de chez elle un fameux rôtisseur, qui nous fournira tout ce que nous voudrons avoir. Il n'y eut pas moyen de tenir contre la vivacité de ses instances, qui nous déclaroient assez la bonté de ses intentions : nous nous laiss., s persuader et conduire à son auberge. Nous y fumes

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parfaitement bien reçus par l'hôtesse, qui nous parut effectivement d'un très-bon caractère, et fort amie du marchand. Elle nous donna la plus belle chambre de sa maison, et s'offrit civilement à nous rendre service dans toutes les occasions où nous pourrions avoir besoin d'elle.

Notre compagnon de voyage nous pria de lui laisser le soin de nous faire apprêter un bon souper ; et il s'en acquitta en homme riche, et qui avoit envie de plaire. Il n'épargna rien, pendant le repas, pour gagner mes bonnes grâces. Il me fit plus d'honnêtetés qu'à ma femme, peut-être parce qu'il me croyoit plus opposé qu'elle à son dessein. Après le souper je demandai à compter, et l'on me dit que tout étoit paye. J'en fus ravij mais pour lui faire connoître que je savois régaler aussi bien que lui, je l'invitai à dîner pour le lendemain. J'envoyai chercher le traiteur, ou rôtisseur, car il étoit l'un et l'autre , et je lui ordonnai de préparer un repas délicat pour trois personnes. Il est vrai que je me pro mettois bien que le marchand en feroit les frais; et^ pour cet effet , aussitôt que nous eûmes dîné , je sortis sous prétexte d'avoir une affaire de conséquence qui m'appeloit dans le quartier de la cour , en le priant de m' excuser, et de vouloir bien tenir compagnie à mon épouse. C'étoitlà justement ce qu'il souhaitoit, et moi de même. Dona Maria, quoique assez parée de sa beauté naturelle, avoit passé toute la matinée à y ajouter tous les charmes qu'elle avoit pu emprunter de l'art ; de sorte qu'elle avoit un éclat dont il étoit tout ébloui. Elle lui proposa de jouer pour le désennuyer, et lui gagna cent beaux ducats qu'il voulut perdre par galanterie.

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