‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 291 sur 311 · LIVRE VI, CHAI*. VU. 6o · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAI*. VU. 6o

pistoles et vingt écus d'or qui faisoient tout mon bien. Heureusement elle est tombée entre les mains d'un père dominicain, qui doit la publier au sermon qu'il fera demain dans son église : il faut, s il vous plaît, que vous l'alliez réclamer comme une chose qui vous appartient. Je ne veux pas paroître devant ce bon religieux , pour certaines raisons que je vous dirai dans la suite. J ajoutai à ce discours quelques instructions, avec quoi la bonne femme ne manqua pas le jour suivant de se rendre à l'église des pères de Saint-Dominique. Elle entendit le moine prêcher. Il employa la plus grande partie de son sermon à louer l'action que j'avois faite. Il ne pouvoit , disoit-il , trouver des termes assez forts pour faire l'éloge d'un pauvre homme, qui, sans avoir égard à sa misère, n'avoit pas voulu retenir un bien qui n'étoit pas à lui. Enfin le prédicateur s'étendit beaucoup là-dessus, et parla d'une fticon si pathétique, qu'il fit fondi'C en pleurs son auditoire. Toute l'assemblée, touchée de mon indigence, en faveur de ma vertu , m'auroit volontiers fait part de ses richesses : il y eut même des personnes qui portèrent au père, après son sermon, de l'argent pour moi. Ma mère se fit connoître à lui pour la maîtresse de la bourse , en spécifiant ce qu il y avoit dedans; et lorsque le religieux la lui eut rendue, elle louvrit devant lui, pour en tirer deux pistoles qu'elle lui mit dans la main , en le priant de les donner, comme une marque de sa reconnoissance, à l'honnête honmie qui avoit si bien observé les commandements de Dieu. Ce ne fut pas tout encore : pour suivre exactement mes instructions , elle remit une pistole à sa révérence pour faire dire des messes pour les âmes du purgatoire.

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Ma bourse ayant donc ainsi passé sans péril par deux mains étrangères, revint entre les niieinies comme elle en étoit sortie, à trois pistoles près. Le mardi ne fut pas sitôt arrivé , que je retournai vers le dominicain , qui me reçut avec toutes les marques dune véritable affection. Mon fils, me dit-il, une bonne vieille, à qui la bourse que vous savez appartient, est venue ici pour la réclamer, et je la lui ai rendue; voici deux pistoles dont elle m'a chargé de vous faire présent de sa part. Je témoignai au religieux que je me faisois un scrupule de les accepter, attendu que je n'avois fait que mon devoir en ne gardant pas le bien d'autrui, et que je ne méritois aucune récompense pour cela. Alors le père me dit que je poussois trop loin ma morale, et il m obligea de prendre les deux pistoles; ce que je fis seulement par obéissance.

Ensuite ce bon dominicain m'apprit qu'il avoit une autre nouvelle à m'annoncer. Il se présente, me dit-il, un poste qui me paroît vous convenir. Il s'agit d'occuper une place d'intendant chez une dame des plus considérables de Séville. Vous serez heureux dans cette maison , et vous y gagnerez du pain pour le reste de vos jours, si vous remplissez fidèlement votre emploi, comme je n'en doute pas. J'ai conçu pour vous tant d'estime, que je n'ai pas hésité à vous servir de répondant. A des paroles si flatteuses pour un fripon, je me prosternai aux pieds de sa révérence. J'embrassai ses genoux avec un transport qui lui fit assez connoître qu il me faisoit un grand plaisir de me procurer une pareille place. Il m aida aussitôt à me relever, et m'assura qu il me protégeroit toute sa vie ; puis il me chargea d une lettre pour la veuve en question , en me

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