‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 68 sur 311 · LIVRE I , CIIAP. IX. iS · texte numérisé non relu

LIVRE I , CIIAP. IX. iS

sur la place : puis s'étant brusquement saisi de 1 épée dont son ennemi avoit fait un si mauvais usage , il se disposa de bonne grâce à recevoir les deux autres braves, qui eurent assez de courage pour se présenter devant lui. Ce nouveau combat fut un peu plus long que les précédents , attendu qu Ozmin , étant assailli par deux bommes à la fois , avoit assez d'occupation à parer les bottes qu'ils lui portoient. Ils le blessèrent même légèrement à la main : il est vrai que de leur côté ils étoient tous deux, en se battant, fort incommodés par don Alonse , qui faisoit tomber son bâton tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre 5 il en donna un coup si terrible sur le bras droit d'un de ces spadassins , qu'il lui fit voler son épée à terre ; ce qui rendit nos cavaliers victorieux. Leurs ennemis abandonnèrent la partie dans le moment, et s'enfuirent vers le bourg d'une grande vitesse, tout blessés qu'ils étoient.

Les vainqueurs ne furent pas contents de les avoir si maltraités ; ils eurent 1 imprudence de les poursuivre jusqu'à l'entrée du bourg, où ils trouvèrent à qui parler. Tous les habitants , ayant su qu'on avoit tué un paysan dans le bois , s'étoient armés de longs bâtons ferrés et non ferrés , et de vieilles épées , pour venger sa mort. Leur fureur augmenta lorsqu'ils virent arriver les deux spadassins fuyants , et qu'ils apprirent d'eux que le fils du bailli veuoit d'avoir le même sort que le villageois. Les voilà qui vont en foule au-devant des meurtriers , qu'ils environnent et chargent de toutes parts. Ozmin , sans s'effrayer , soutient leur furie ; plus il se voit d'ennemis sur les bi'as , moins sa valeur en est abattue. 11 frappe à droite et à gauche ,

l58 GUZMAN DALFARACHE.

il renverse tout ce qui lui résiste, et modère l'ardeur des plus échauffés. Don Alonse, quoique blessé, faisoit à son exemple de vigoureux exploits avec l'épée d'un des l deux braves , de laquelle il s'étoit saisi : néanmoins cela i ne l'empêcha pas d'être pris , et bientôt après , son ami , à qui l'on jetoit sans cesse de longs bâtons entre les jambes pour le faire tomber, ayant eu le malheur de faire la culbute, fut accablé de la multitude.

Je vous laisse à penser si , dans la rage où étoit cette canaille, elle auroit épargné ces deux cavaliers infortunés , les voyant à sa merci. Mais il pas^a par hasard alors deux gentilshommes à cheval qui alloient à Séville avec trois ou quatre laquais, et qui , voulant savoir la cause de cette émotion populaire , fendirent la presse l'épée à la main, et pénétrèrent jusqu'aux deux prisonniers. Ils reconnurent don Alonse, malgré le sang dont il avoit le visage couvert, et malgré son déguisement. Ils l'arrachèrent, non sans beaucoup de peine, des mains des paysans ; ce qui obligea ces derniers à mettre au plus tôt en sûreté son compagnon à qui ils en vouloient particulièrement.

Cependant Zuniga refusoit d'accompagner ses libérateurs, disant qu'il aimoit mieux demeurer avec son ami que de l'abandonner. Mais les deux gentilshommes lui représentèrent qu'il étoit impossible alors d'enlever ce cavalier, que le bailli tenoit enfermé chez lui, et faisoit garder par tous les habitants du bourg , qu'il excitoit à servir sa vengeance ; qu'il étoit plus à propos d'aller assembler tout ce qu'il pourroit trouver de gens de bonne volonté, et de revenir avec eux la nuit le tirer de prison. Don Alonse goûta cet avis , et s'assura

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