LIVRE II, CUAP. II. l
la soif? Jai peut-être autant d'esprit qu'eux, et je ne dois pas avoir moins de cœur. Ces réflexions m'inspirèrent du courage ; et montrant les dents à la mauvaise fortune , je repris la roule de Madrid , après avoir demandé mon congé à mon maître, qui me donna trois réaux pour les services que je lui avois rendus.
Avec cet argent et le peu que j'avois reçu de la libéralité des passagers, je ne laissai pas d'avancer cliemin jusqu'au fameux pont d'Arcolis sur le Tage , d'où je poursuivis ma route en faisant comme les autres , je veux dire en tendant la main dans les villages , et aux cavaliers que je rencontrois ; mais la récolte avoit été si mauvaise cette année-là, que le monde faisoit peu de chaiùtés. Je vendis mon habit, de sorte que j'étois dans un fort bel équipage quand j'arrivai à cette célèbre capitale de l'Espagne. Je n'avois plus que le haut de chausses avec une chemise noire et déchirée, une paire de bas pleins de trous , et des souliers qui avoient pour semelles la plante de mes pieds. Tavois plus lair d'un échappé des galères que d'un enfant de famille. Aussi c-e fut inutilement que je cherchai à me mettre au service de quelque personne de qualité, ce qui étoit alors la plus haute fortune à laquelle je pusse aspirer. Avec un misérable habillement qui ne prévenoit point en ma faveur , j'avois la mine si friponne , qu'il falloit être bien hardi pour se résoudre à me prendre. On ne pouvoit me regarder attentivement sans dire en soimême : Voilà un drôle qui fera quelque bon coup dès qu'il en trouvera l'occasion ; enfin voyant que ma figure étoit telle, qu'on ne vouloit de moi dans aucune maison,, ni pour page, ni pour laquais, pas même pour
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marmiton , je tournai les yeux Ters une troupe de gueux que j'aperçus à la porte d'une église. Je me mig à les considérer ; ils me parurent si frais et si gaillards que je crus ne pouvoir mieux faire que de m' enrôler dans leur compagnie. Je me joignis donc à eux , et ils me reçurent comme un sujet dont l'air et l'équipage n'étoient pas indignes de leur société.
Avant que d'arriver à Madrid, j'avois eu la pi-écaution de laisser en chemin la honte , comme une charge trop pesante pour un homme à pied. Si je n'eusse pas encore été défait de cette cruelle ennemie de la faim , je n'aurois pas manqué de la perdre bientôt avec de si honnêtes gens , qui étoient tous des oiseaux de proie fort adroits. Je les suivois partout et leur servois d'assistant , en attendant que j'eusse assez d'expérience pour contribuer à faire bouillir leur marmite, qui ne serenversoit jamais. Ils avoient deux fois le jour une copieuse soupe dontj'étois sur de manger ma part, pourvu que je me rendisse ponctuellement aux heures du dîner et du souper; autrement, serviteur au festin, je n'aurois plus trouvé que la terrine.
Après le repas nous nous divertissions à jouer ; j'appris le quinze , le trente et un , le quinola et la prime , avec mille tours de cartes. J'avois des dispositions si heureuses , que je profitois à vue d'oeil sous ces excellents maîtres : je sentois que mon esprit devenoit plus subtil et plus rusé de jour en jour. Tout petit que j'étois , je voulus imiter ceux de mes confrères qui , de peur d'être châtiés comme vagabonds, alloient dans les marchés avec des cabas pour s'offrir à porter les provisions que les bourgeois y achetoient. Cette occu-