‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 96 sur 311 · LIVRE II, CIÎAl'. V. 2l · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIÎAl'. V. 2l

Il ne tiendra pourtant qu'à vous, lepiis-je, de reparer votre faute, en vous défaisant d'une partie de vos hardes j aussi bien je crois que ce gros paquet doit vous charger: l'argent est plus portatif. J'en conviens, dit le jeune garçon, et vous vous imaginez bien que je vendrai la moitié de mes nippes sitôt que je serai dans un endroit où je pourrai trouver des acheteurs. Peutêtre, lui répliquai-je , que, sans aller plus loin, vous avez rencontré un homme disposé à vous décharger de la meilleure partie, et à vous compter des espèces sonnantes. Montrez-moi ce qu'il y a dans votre paquet, et je mettrai à part ce qui m'accommodera. Mon petit homme pâlit à ces paroles. .11 me prit pour un fripon qui avoit envie de lui faire payer son écot en lui enlevant quelques-unes de ses hardes, ou du moins pour un gaillard qui vouloit s'égayer ; car mon habit, dont il n'auroit pas donné quatre maravédis, ne lui permettoit pas de croire que j'eusse parlé sérieusement. C'est ainsi que le monde juge aujourd hui : l'habillement nous fait bien ou mal penser des personnes que nous ne connoissons point. Tel je te vois, tel je te crois.

Je remarquai bien à son trouble , ou , pour mieux dire, je lus dans son âme que mes intentions lui étoient suspectes ; et comme il ne me répondoit pas , je tirai froidement de mon panier un de mes sacs; je le déliai , mis la main dedans, et faisant briller à ses yeux une poignée de réaux : Mon petit seigneur, lui dis-je, il me semble qu'en voilà bien assez pour payer quelqu'une de vos nippes. Il changea de visage à mon action ; il cessa de manger, courut d'un air gai à son paquet, et me 1 apporta en me disant que tout ce qu'il ^voit étoit

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à mon service. En même temps il voulut me montrer ses plus belles bardes ; mais je m'y opposai. Attendes , lui dis-je, cela ne presse pas; achevons de déjeuner auparavant. Ces mots furent une nouvelle sauce pour son appétit. Il se remit à manger comme s'il n'eiit pais déjà fait bonneur à mes provisions , et de temps en temps il laissoit éclater des transports de joie qu'il nç pouvoit retenir.

Pour détruire la mauvaise opinion qu'il avoit de ma ligure, et l'empêcher de soupçonner que l'argent qu il venoit de me voir fut un bien mal acquis , je lui tins | ce discours : « Seigneur cavalier, tel que je vous parois, je ne laisse pas d'être d'aussi bonne famille que vous. C'est ce que je veux vous apprendre, pour vous faire connoître que les apparences nous trompent souvent. Tavois , en partant de Burgos , un habit et des hardes aussi propres que les vôtres. Je les vendis à la première ville par où je passai, pour me débarrasser d'un fardeau incommode, et je me couvris de ces baillons pour faire peur, ou du moins compassion aux voleurs, qu'un riche habillement auroit tentés. Si je n'eusse pas eu l'esprit d'en user ainsi, j'aurois été volé cent fois pour une, et je serois à Ibeure qu'il est sans argent. Comme j'ai dessein de m'arrêter à Tolède , et d'y faire même un assez long séjour avant de que me rendre à Cordoue, j'ai besoin présentement d'un bon habit; et si vous en avez un qui me convienne , je suis prêt à l'acheter. »

Le Tolédan , brûlant d impatience de faire affaire avec moi, la bouche encore pleine, étala sur le gazon un habit complet avec le manteau d'un bel et bon drap

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gris-musc , qu il accompagna de deux chemises fines et d'une paire de bas de soie. J'essayai le tout, qui sembloit avoir été fait pour moi. Le jeune homme ne cessoit de me le dire , pour m'en donner plus d'envie. On eût dit qu'il appréhendoit que mon argent ne lui échappât , ou que je ne vinsse à changer de sentiment ; ce qu'il ne devoit pas craindre. Il vouloit vendre , je voulois acheter; notre marché fut bientôt conclu. lime demanda cent réaux; je les lui comptai. Ensuite nous fîmes un troc. Il me donna pour mon panier un sac de cheval où étoient quelques bardes, et dans lequel je mis mon argent avec les deux chemises et les bas de soie. Pour l'habit, je le laissai sur mon corps, et je pendis le vieux à un arbre avec tout le reste de mes guenilles, comme un monument de ma gueuserie. Le Tolédan, de son côté, remplit le panier de nippes et des vivres qui restoient ; car je les lui donnai de bon cœur. Pendant que nous étions occupés de tous ces soins , le soleil baissoit insensiblement. Enfin l'heure de notre séparation arriva. Nous nous embrassâmes avec mille démonstrations d'amitié; après quoi chacun continua sa route, tous deux également satisfaits de notre rencontre. Nous tournâmes même la tète l'un vers l'autre après nous être quittés, pour nous dire encore adieu par signes , et nous souhaiter un heureux voyage.

1l6 GUZiMAJf DA.LFARACHE.

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