‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 164 sur 227 · LIVRE IV, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. III

généreux paladin , touche de ses plaintes , résolut de la délivrer. Allez, dit-il à Philax, déliez cette dame, ou vous préparez à combattre contre moi. Philax avoit trop de valeur pour être effrayé de ses menaces. Sans rien lépondre , il prit du champ , et vint fondre sur le comte la lance en arrêt; mais, malgré la justice du parti qu'il soutenoit, Roland le renversa du premier choc, et traita plus ludement encore Oringue, qui se présenta le second , car la forte lance du guerrier français le perça d'outre en outre, et le jeta mort sur la poussière. Ariant et Locrin combattirent ensuite , et furent bientôt mis hors de combat.

Après cette victoire, le paladin alla détacher Origile, qui lui rendit mille actions de grâces dans les termes les plus touchants que l'innocence eût pu inspirer à une personne moins coupable qu'elle. Il admira sa beauté, qui ne cédoit qu'à celle d Angélique. Il lui demanda où elle vouloit qu'il la conduisît. A cette demande, les yeux de la dame , déjà humides de pleurs , versèrent de nouvelles larmes. Madame, lui dit Roland , je croyois avoir tari la source de vos pleurs. Hélas! seigneur, lui répondit-elle , je n'ai que trop de raison de m'afiliger. Telle est mon infortune , que mon propre pays ne peut m'offrir un asile assuré. Mes funestes appas avoient enflammé les chevaliers que vous venez de vaincre ; et parce que je n'ai pas voulu satisfaire leur ardeur criminelle, leur amour s'est tourné en haine; et s' accordant tous trois pour se venger, il y a deux jours quils entrèrent par surprise dans notre château ; ils tuèrent mon père et tous nos domestiques ; ensuite ils me traînèrent ici par les cheveux avec une inhiunanité sans Roland i.'Amoukeiix. i- ai

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exemple, m'attachèrent à ce pin, où je serois encore sans votre généreux secours.

Voilà, seigneur, ajouta-t-elle , un récit succinct de ma triste destinée. Jugez si, mes persécuteurs étant les plus puissants de ce pays par leurs grands biens et par leur crédit, j'y puis être en siireté. Après avoir dit ces paroles , Origile continua de pleurer , et pria son libérateur de l'emmener avec lui plutôt que de la laisser exposée à la cruauté de ses ennemis. Comme il parut à la demoiselle que sa prière embarrassoit le guerrier , qui , voulant aller au jardin de Falerine , ne pouvoit effectivement se charger de la conduite d'une dame , elle lui dit : Brave chevalier , pourvu que vous me meniez hors de ce royaume , il ne m'importe en quel endroit vous me laissiez. Cela étant, lui répondit le comte , je vais vous conduire jusqu'au pays d'Altin. Origile monta derrière lui sur Bridedor ; et Roland, pour réparer le tenips perdu , recommença d'aller bon train.

Ils étoient déjà près de l'endroit où le royaume de Bizuth confine à celui d'Altin , lorsque , passant auprès d un grand perron de marbre fort élevé , où l'on montoit par cent degrés de même matière , la dame dit à son conducteur: Vous voyez peut-être, seigneur chevalier, le plus célèbre monument de l'antiquité : au haut de ce perron est une fontaine , qu'on appelle la fontaine du Secret , parce que tous les amants de l'un et de l'autre sexes qui regardent dedans y voient s'ils sont aimés ou haïs des personnes qu'ils aiment. Et à quoi le connoissent-ils ? dit le paladin. Un chevalier , dit Origile , y voit sa maîtresse qui a un visage riant ou

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dédaigneux , et par là il juge de sa fortune amoureuse. Ce que vous m'apprenez , reprit Roland avec agitation , me donne la curiosité de faire cette épreuve. Mettez-moi donc à terre, dit la demoiselle, et je garderai votre cheval pendant que vous monterez au perron.

L'amoureux comte d'Angers, impatient de voir l'adorable image d'Angélique , et de connoître les sentiments que cette princesse avoit pour lui , eut bientôt monté les cent degrés j mais comme il cherclioit la fontaine qui devoit montrer à ses yeux avides le cœur de sa chère Angélique , il s'entendit appeler par Origile , qui , montée sur Bridedor, lui cria : Seigneur chevalier, si vous n'avez coutume d'aller à pied , commencez à vous y accoutumer. Vous ne verrez plus votre bon coursier. Que cela vous serve de leçon. Une autre fois ne soyez pas si curieux. A ces mots elle poussa Bridedor à toute bride, et s'éloigna comme un trait de son libérateur , qui , trop plein de l'espoir curieux de s'éclaircir du sort de son amour , ne fit pas dans le moment grande attention aux paroles de la dame ; mais lorsqu'après avoir parcouru tout le perron , il ne trouva aucune fontaine , il s'aperçut bien qu'il avoit eu tort de ne pas croire le chevalier du pont.

Le paladin sentit vivement la perte de Bridedor, qui lui étoit nécessaire pour achever l'entreprise qui l'avoit attiré du Cathay en Altin. En descendant les degrés , il remarqua une inscription gravée sur le marbre , par laquelle il apprit que cet édifice étoit le tombeau de Ninus , qui fut autrefois roi de toutes ces province?. Cette découverte ne le consola pas d'avoir perdu sou coursier. Il se mit sur les traces de cet animal, et marcîia

trois jours et trois nuits à pieds , sans trouver aucune occasion de se pourvoir d'un autre cheval. Mais mon auteur laisse en cet endroit Roland , pour parler de Grifon, d'Aquilant et de Brandimart , qui sont restés à Albraque.

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