‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 181 sur 227 · LIVRE IV, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. X

Ne t afflige pas, nain, mon ami, lui répondit la princesse. Ton malheur emporte avec lui ton excuse. Je ne sais ce que ta maîtresse en pensera; mais pour Marphise, elle a la réputation d'être généreuse; je suis persuadée qu'elle estimera plus la bonne volonté de la fée que la richesse de son présent. Regarde cette épée, ajouta la guerrière, en tii'ant du fourreau la sienne et la donnant à Brunel , les pierreries dont elle est enrichie valent plus d'un royaume; cependant je l'estime bien davantage pour la trempe de la lame, qui est d'une bonté parfaite.

Brunel prit l'épée qu'on lui tendoit, et, après l'avoir considérée en faisant toutes les démonstrations d'un homme qui est en admiration, il prit son temps, poussa Frontin dans la forêt, et s'éloigna de Marphise avec la bonne épée qu'elle lui avoit mise entre les mains. Le fourbe avoit parlé d'un air si naturel, que la reine jusque là ne s'étoit nullement défiée de lui ; mais quand elle lui vit emporter son épée, qu'elle avoit eu limprudence de lui donner elle-même, elle demeura si étourdie de ce qui venoit de se passer, qu'elle laissoit courir Brunel , comme si elle n'eût eu aucun- intérêt à le poursuivre.

Quand cet artificieux Africain fut à certaine distance d'elle, il se retourna pour voir si elle le suivoit; et, voyant qu'elle étoit restée immobile d'étonnement , il arrêta son cheval, et cria de toute sa force à la guerrière : Seigneur chevalier, si la reine Marphise est de vos amies, faites lui savoir que je vais porter cette épée avec celle que la fée ma maîtresse lui destinoit, et que nous verrons, par l'épreuve qui en sera faite, laquelle

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des deux est la meilleure. Ces paroles insultantes tirèlent la reine de sa léthargie : elle poussa , pleine de fureur, son cheval vers le voleur ; et , dans la colère où elle étoit , il est à croire, si elle eût pu le joindre , qu elle lui auroit écrasé la cervelle d'un coup de poing ; mais , quoiqu'elle evit un des plus vigoureux coursiers de l'Asie, il négaloit pas Frontin en légèreté. La guerrière toutefois poursuivit long-temps Brunel, sans pouvoir s'en approcher qu'autant qu'il plaisoit à cet Africain pour s en divertir. Elle crioit, en courant après lui: Attends, perfide, attends, que je m'acquitte envers toi de la juste .récompense qui t'est due. Je serois bien imprudent , répondit-il , de vous attendre. Dans la fureur qui vous possède, vous n'êtes pas traitable. Il ne faisoit, par de pareils discours, qu'enflammer encore davantage la fière Marphise, qui, dans son ressentiment, jura de n'avoir point de repos qu'elle n'eut puni cet insolent voleur, et de le poursuivre jusqu'au bout de la terre. Elle étoit libre alors, et pouvoit exécuter son dessein, puisqu'elle avoit renvoyé son armée en Perse. D'ailleurs, elle avoit promis à la fille de Galafron de ne point retourner à Albraque sans son anneau.

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