‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 208 sur 227 · MVRB IV, CHAP. XX · texte numérisé non relu

MVRB IV, CHAP. XX

compenser mon zèle, ayez la bonté d'ordonner qu'on me rende deux chevaliers qui sont dans vos prisons. Ils n'ont jamais eu le malheur de vous offenser, et vous ferez une action de justice, si vous les accordez à mes prières. D'ailleurs vous acquerrez deux vaillants guerriers pour fidèles serviteurs. Commandez donc, seigneur, poursuivit- elle, qu'on remette en liberté le jeune Grifon et son frère Aquilant. J'aime un de ces deux chevaliers. Ayez compassion d'une amante infortunée qui se voit séparée de l'objet de son amour. Origile accompagna ces dernières paroles d'un déluge de larmes, et fit paroître tant d'affliction , que le roi Monodant en fut attendri. Il lui promit la liberté des deux frères, si l'avis qu'elle venoit de lui donner se trouvoit véritable.

Cette perfide femme avoit un moyen plus sûr d'obtenir la délivrance de Grifon : c'étoit d'apprendre au roi d'Eluth qu'un des chevaliers qui venoient d'arriver dans sa capitale étoit le fameux Roland; mais elle n'auroit pu se servir de cet expédient sans donner connoissance aux deux frères de l'arrivée de leur oncle à Eluth : c'est ce qu'elle ne vouloit pas qu'ils sussent, de peur qu'ils n'accompagnassent le comte , dont elle avoit dessein de les séparer.

Elle étoit encore en présence du roi, lorsqu'un courrier , dépêché par le châtelain de la forteresse de l'île, vint confirmer à ce prince le rapport d'Origile. Monodant fut affligé de la mort de Varillard, parce qu'il avoit espéré que ce géant lui remettroit entre les mains le chevalier qui seul pouvoit retirer le prince Ziliant de l'île du Lac. Dans son ressentiment il voulut d'abord faire mourir les meurtriers de Varillard : mais ,

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faisant réflexion que leur trépas ne lui feroitpas recouvrer sou fils , il cliai)£[ea de dessein. 11 résolut dobliser ces deux guerriers à garder le pont de 1 île à la place du géant. Dans cette vue, il envoya le capitaine de ses gardes à rhôtelleiie où Roland et Brandiniart étoient logés, avec ordre de se saisir deux. Le capitaine s acquitta de sa commission avec tant dadresse et de prudence, qu'il les surprit tous deux désarmés , avant qu'ils eussent le temps de se mettre en défense ; il leur fit lier les mains, et les conduisit dans une prison particulière, où ils furent étroitement resserrés.

Le capitaine des gardes alla rendre compte au roi du succès de sa commission j ce prince en eut de la joie, et , par reconnoissance, fit rendre à la traîtresse Origile les deux chevaliers qu'elle réclamoit. Aussitôt qu'elle les vit , elle leur témoigna par de vives expressions de tendresse jusquà quel point elle étoit sensible au plaisir de les retrouver. Elle leur proposa de partir au plus tôt , dans la crainte qu'elle avoit qu'ils n'apprissent la prison de leur oncle ; néanmoins ils ne lui parurent pas disposés à faire ce qu'elle souhaitoit. Ils ne pouvoient se i-ésoudre à sortir d'Eluth sans avoir fait du moins tous leurs efforts pour délivrer le prince Astolphe, Renaud et Dudon , avec lesquels ils ayoient été pris. Elle leur représenta vainement qu'il étoit impossible de faire ce qu'ils se proposoient , et que ce seroit s'exposer sans fruit au péril de retomber dans les fers , s'ils en trep renoient de délivrer par force leurs amis : elle n'auroit pu les détourner de leur résolution , si elle ne leur eût dit que ce qu'ils pouvoient faire de iuieux étoit d'aller apprendre à leur oncle Roland le

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besoin que leurs compagnons avoient de son secours , et de prendre avec lui des mesures pour leur délivrance. Par cet artifice, oju'elle imagina sur-le-champ , elle les persuada. Mais le moyen, lui dit Grifon , d'aller trouver Roland au Catliay, lorsque notre devoir nous lappelle en France ? Il est vrai , répondit Origile , que le comte avoit envie de retourner à Albraque; mais l'idée du péril où l'entreprise d'Agramant, roi d'Afrique , met votre patrie et votre empereur , l'a fait changer de sentiment. Enfin, continua-t-elle , il est parti pour la France ; et moi je suis revenue ici pour implorer l'appui du roi Monodant, et tâcher d'obtenir par son entremise mon retour à Bizuth , dont je ne suis éloiguée que par les artifices de mes ennemis. En arrivant à Éluth, j'ai appris qu'on vous y retenoit prisonniers. Cette nouvelle m'a touchée, et dès ce moment j'ai borrié tout mon crédit en cette' cour à vous procurer la liberté. J'en suis venue à bout, et je bénis le ciel de cet heureux événement,

La dame n'avoit pas achevé ce discours, que les deux frères, à l'envi, lui rendit ent grâces de nouveau de ce service important. Après cela, le chevalier Aquilant lui dit : Belle Origile, puisque le comte d'Angers a repris , (îomme vous le dites, le chemin de France, il ne sauroit encore être fort éloigné. Hâtons-nous de marcher sur ses traces , et tâchons de le rejoindre. Volontiers , répondit la dame. Alors ils se mirent en marche , et ai lèrent le plus vite qu'il leur fut possible le reste (hi jour; mais Origile avoit en cela un but bien différent du leur. Les deux frères nepensoient qu'à rejoindre leiii oncle , au lieu qjie la dame songeoit à les éloigner de

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lui. Ils avancèrent beaucoup ; néanmoins quelques moments avant la nuit, il survint tout-à-coup un orage qui les obligea de s'arrêter dans un village pour faire sécher leurs habits que la pluie avoit mouillés. Tandis que , pour garder les bienséances, Origile se chauffoit dans une chambre séparée, elle s'avisa d'écrire au roi Monodant qu'elle venoit d'appiendre qu'un des deux chevaliers qu'il avoit fait arrêter étoit Roland. Elle ne doutoit pas que cet avertissement n'obligeât ce monarque à faire garder soigneusement ce paladin; et par là elle achevoit de se mettre l'esprit en repos sur ce guerrier. Après avoir écrit sa lettre, elle la cacheta et la donna au maître de la maison, à l'insu des deux frères, en le chargeant de la faire tenir en diligence au roi, comme une chose où le service du prince étoit intéressé; puis elle alla retrouver les chevaliers. Ils mangèrent ensemble un morceau; ils se reposèrent ensuite quelques heures, et, l'orage ayant cessé, ils se remirent en chemin le lendemain dès la pointe du jour.

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