‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 210 sur 227 · I.IVRB IV, CHAP. XII · texte numérisé non relu

I.IVRB IV, CHAP. XII

tretint avec le capitaine de ses gardes des deux chevaliers qui avoient été emprisonnés ; et comme l'officier lui vantoit leur haute apparence : Mon cher Thiamis , lui dit Monodant , il me vient un soupçon que je veux te communiquer. Je m'imagine que 1 un de ces deux guerriers est ce fameux Roland, qui seul peut retirer mon fils des mains de Morgane. En effet, quel autre que ce paladin eiit pu vaincre le géant VarillardPTu vois lintérét que j'ai d'éclaircir cela ; et, comme je crains que ces chevaliers ne cachent soigneusement leurs noms, je charge ton adresse du soin de découvrir lequel des deux est Roland. N'oublie donc rien pour me donner cette satisfaction; et, si tu peux y réussir, il n'est rien que tu n'obtiennes de ma reconnoissance.

Thiamis, fin et adroit courtisan, ne manqua pas d'entrer dans les sentiments de son maître ; il le confirma dans sa conjecture, qu'il appuya même de raisons assez solides, et lui promit de faire tous ses efforts pour arracher ce secret des deux chevaliers. Il alla donc trouver Roland et Brandimart. Il commença par leur témoigner son déplaisir de n'avoir pu se dispenser d'exécuter l'ordre de leur emprisonnement; ensuite il leur dit, comme en confidence, que le roi étoit fort en colère contre eux de ce qu'ils avoient tué le géant Varillard , qu'il avoit commis lui-même à la garde du pont de lîle. Je m'étonne de ce que vous nous dites, lui répondit Roland ; mon compagnon et moi nous n'avons combattu Varillard que sur l'assurance que le châtelain de la forteresse nous a donnée, que nous rendrions un grand service au roi Monodant et à ses sujets d'affranchir le pont de la servitude rpje le géant avoit établie, et d'arrêter le cours

44t> ROLA.ND l'amoureux.

(les désordres qu'il causoit dans tout le pays. L officier parut satisfait de cette réponse, et promit aux chevaliers de faire valoir au roi les raisons qu'ils alléguoient pour leur justification.

Après quelques discours, Thiamis tira Roland à part, et, sous orétexte d'avoir conçu de l'affection pour lui particulièrement, il l'assura qu'il alloit s'employer à lui procurer la liberté, préférablement à son compagnon. Le paladin le remercia de la bonne volonté qu'il lui marquoit; mais il lui fit connoître en même temps qu'il ne pouvoit en profiter ; que , devant la vie et la liberté à son compagnon , Ihonneur et la reconnoissance ne lui perniettroient pas de sortir sans lui de prison. J'ai combattu le premier contre Varillard , ajouta-t-il, et j'allois être son prisonnier, si mon ami ne fiit venu à mon secours, et ne meut délivré en tuant le géant. Le capitaine des gardes, après ce discours, se tourna vers Brandimart, et, le prenant aussi en particulier pour gagner sa confiance, il lui dit : Brave chevalier , je sais bien que c est vous qui avez ôté la vie à Varillard; mais soyez persuadé que, par estime pour vous , je ne le dirai point au roi. Je vous avouerai même confidemment que je ne suis point fâché de la mort de ce géant, qui, depuis qu'il garde ce pont, m'a privé d'un chevalier à qui le sang me lioit, et que j'aimois tendrement.

L'officier s'attendoit à un compliment de la part de Brandimart. Il s'imaginoit que ce chevalier le remercieroit du ménagement qu'il témoignoit avoir pour lui dans une conjoncture si délicate; mais il fut fort surpris quand Brandimart lui réj)ondit en ces termes : Seigneui

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chevalier, je ne souhaite point que vous cachiez au roi votre maître que c'est moi qui ai tué Varillard. Apprenez-lui même une chose qu'il lui est bien plus important de savoir : tlites-lui que je suis Roland; et je vous demande , pour gage de l'amitié que vous faites paroître pour moi , que vous me fassiez parler à ce monarque ; je voudrois l'assurer moi - même que , malgré le traitement injurieux qu'il nous a fait, je n'aspire qu'à lui rendre service. Le capitaine fut bien aise d'avoir fait si facilement cette découverte. Il s'étoit attendu qu'elle lui coûteroit beauc'oup plus de peine et de temps. Il en eut tant de joie, qu'il fit mille caresses au guerrier qui venoit de lui faire cet aveu, en lui protestant qu'il alloit travailler à lui faire obtenir du roi la satisfaction qu'il demandoit.

Il courut en effet porter à Monodant cette importante nouvelle ; et il se promettoit bien d'exciter par son rapport , dans l'âme de son maître , les mêmes mouvements dont la sienne étoit agitée ; mais il se trompa dans son attente : le roi avoit déjà reçu la lettre d'Origile , et, venant au-devant de lui les bras ouverts : Mon cher Thiamis, lui dit-il, vous venez sans doute me confirmer ce que la belle Origile me mande. Le comte Roland est tm des deux chevaliers que vous avez arrêtés par mon ordre. Oui, seigneur, répondit lofficier fort mortifié d'avoir été prévenu , ce paladin est dans vos prisons ; mais ce que je puis vous dire de plus , et ce que la dame n'a pu vous mander , c'est que Roland a tué Varillard, et qu'il est tout disposé à vous rendre service. Cela seroit-il possible ? répliqua le roi tout transporté de joie. Vous n'en devez pas douter, seigneui', repartit

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Thiamis ; et, pour vous le persuader, il demande avec instance l'honneur de vous en assurer lui - même. Ah ! faites - le venir , s'ëcria Monodant , et si ma satisfaction vous est chère, ne retardez pas d'un moment ce plaisir.

Cet ordre n'eut pas sitôt été donné que le capitaine des gardes retourna dans les prisons, doù il tira Brandimart avec empressement, pour le mener au palais, sans lui laisser le temps de rien dire au comte, qui demeura fort agité sur le sort qu'on préparoit à son ami. Dès que l'amant de Fleur-de-Lys parut devant le roi d'Eluth, ce monarque lui dit d'un air ouvert et plein de douceur : C'est donc vous qui êtes ce grand guerrier , dont tout l'univers vante les hauts faits? Seigneur, lui répondit Brandimart, je suis Roland, et je viens témoigner à votre majesté que nous n'avons jamais eu , mon compagnon ni moi, dessein de vous offenser. Fameux comte, reprit Monodant, je suis fâché d'avoir été obligé d'user de sévérité à ton égard, mais j'ignorois ton nom 5 pardonne à cette ignorance le traitement que tu as leçu. Tout chrétien que tu es, ta vertu mérite d'être honorée des plus grands princes de la terre. Est-il vrai, poursuivit-il, que, malgré le juste sujet que tu as de te plaindre de moi , tu es prêt à me rendre service? Thiamis m"auroit-il fait un fidèle rapport? Il ne vous en a point imposé, seigneur, repartit le feint Roland; et je suis disposé à tenir tout ce qu'il vous aura prorais de ma part.

Noble chevalier, dit alors le roi d Eluth, vous ne savez pas à quoi vous vous engagez : il est un service que vous pouvez me rendre, pour me procurer le repos que j'ai perdu ; mais telle est la nature de ce service , que je

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