LIVRE IV, CHAP. XXriI
combattez est à moi. Je vous prie clone de me le rendre, et de cesser de vous disputer un bien qui ne vous appartient pas. Ah! ah ! s'écria l'un des deux combattants , cet incident est merveilleux. Cet homme-ci n'étoit tout à l'heure qu'un faiseur de questions, c'est à présent un jurisconsulte. Dites plutôt un extravagant , reprit brusquement son ennemi j et nous serions aussi fous que lui, si nous nous arrêtions plus long-temps à ses sots discours. Vous n'êtes qu'un extravagant vous-même, dit Roland avec hauteur au chevalier qui venoit de parler : fuyez , dérobez-vous à ma colère, gens vils et méprisables, qui déshonorez la noble profession des armes par vos procédés. Je vais reprendre mon cheval, et malheur à celui qui osera s'y opposer !
ïl prononça ces derniers mots d'un air si terrible, que les deux chevaliers en frémirent. Néanmoins le plus orgueilleux des deux ne laissa pas de s'avancer pour troubler le comte dans son dessein;- mais le fier paladin, choqué de son action , lui fit voler le bras et la tête d'un seul revers de Durandal. L'autre chevalier, épouvanté de ce châtiment, et craignant d'avoir le même sort , se jeta aux pieds du comte, et lui demanda pardon dans les termes, les plus respectueux. Roland , moins touché de son repentir que de sa lâcheté, ne lui pardonna qu'à condition qu'il céderoit son propre cheval et ses armes au prince Ziliant. Le chevalier y consentit, trop heureux de conserver sa vie à ce prix.
Les deux princes s'étant mis en état, par cette aventure, de faire plus de diligence, arrivèrent en peu de jours à Eluth. Lorsqu'ils y entrèrent, le beau Ziliant , qui avoit la visière de son casque levée à cause de la chaleur de la
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saison , fut reconnu des habitants. Ils poussèrent dans les airs mille cris de joie , dont le bruit se fit entendre au palais. Monodant, averti du retour de son fils, courut tout transporté au-devant de ce jeune prince ; et , dans les mouvements tumultueux qui l'agitoient , il l'embrassa sans pouvoir prononcer une parole. Ziliant , sensible à la tendresse d'un si bon père , répondit à ses caresses avec tout le ressentiment possible. Après que le sang eut rempli ses devoirs , le roi d'Élu th , se reprochant tout le temps qu'il demeuroit sans rendre grâce à Roland , lui en fit des excuses ; et ce monarque lui 'témoigna tant de reconnoissance du service qu'il en avoit reçu , que le comte eut sujet d'en être content.
Les paladins qui étoient restés à la cour d'Eluth sur leur parole, et qui, pendant l'absence de Pioland, avoient été traités avec distinction , prirent part à la joie qu'y causoit le retour de ce fameux guerrier. Brandimart surtout ne pouvoit modérer la sienne. On fit des festins et des réjouissances durant trois jours ; mais tous ces plaisirs ne pouvoient toucher l'amoureux Roland : le souvenir de sa princesse ne lui laissoit pas l'esprit tranquille j et, si la bienséance le lui eût permis , il seroit parti d'Eluth dès le même soir qu'il y arriva. Il accorda trois jours aux instances que Monodant et le prince son fils lui firent pour demeurer quelque temps à la cour ; ensuite il prit le chemin d Albraque avec Brandimart. Les autres paladins, de leur côté, partirent pour s'en retourner en France, après en avoir obtenu la permission du roi d'Eluth, qui fit présent d'un des meilleurs chevaux de ses écuries au prince d'Angleterre.