LIVRE IV , CHAP. XXIV
selle vide. Comme le fils d'Aymon craignit que ce merveilleux animal ne prît la fuite, il courut après; et, l'ayant i-ejoint , il le ramena à son cousin , qui sauta légèrement dessus. Cependant le chevalier démonté se releva, et d'autant plus honteux de sa chute, que ce malheur ne lui ëtoit jamais arrivé ; il s'avança vers Astolphe , et lui adressa ce discours : Brave chevalier, si vous m'avez abattu à la lance , ne vous imaginez pas pour cela que je me tienne pour vaincu , ni que je souffre paisiblement que vous possédiez le cheval que vous venez de m'ôter. Je veux le regagner par mon épée , et laver dans votre sang l'affront que vous m'avez fait.
Le prince d'Angleterre alloit lui répondre sur le même ton , si Renaud ne l'eût prévenu. Ce denier se mit entre eux deux, et dit à l'inconnu : Seigneur chevalier, le cheval qui fait le sujet de votre querelle m'appartenoit, et j'en ai fait présent à mon compagnon : ainsi, tournez vos armes contre moi , car je ne permettrai point que vous le troubliez dans la possession de ce coursier. Dans le ressentiment que j'ai, repartit le chevalier inconnu, je tournerois mes armes contre tous les guerriers de l'Asie qui voudroient s'opposer à ma vengeance. En parlant de cette sorte, il s'avança le fer à la main sur le fils d'Aymon, qui, le voyant à pied, descendit de Bayard pour le recevoir. Astolphe voulut interrompre leur combat, prétendant que c'étoit à lui de punir ce téméraire, que le châtiment même ne pouvoit corriger; mais Renaud le pria de s'écarter, et l'Anglais, le voyant déjà aux mains avec l'inconnu, n'osa se mettre de la partie de peur d offenser son cousin.
4^8 ROLAXD l'amoureux.
Ce fut un bonheur pour le fils d'Othon , car ses forces n'étoient pas comparables à celles du chevalier qu'il venoit d'abattre à la lance; et le seigneur de Montauban trouva dans cet inconnu un ennemi di^ne de sa valeur. 11 eût besoin de toutes ses forces pour le vaincre. Cependant il l'affoiblit par un grand nombre de blessures qu'il lui fit, et il le vit tomber à ses pieds de foiblesse et de lassitude. Dès ce moment le fils d'Aymon cessa de le frapper; il s'approcha de lui pour le secourir, et les deux paladins firent la même chose. Ils bandèrent ses plaies avec quelques linges; et, comme l'abondance du sang qu'il avoit perdu l'avoit privé de sentiment , ils le transportèrent sur le cheval du roi d'Eliith au premier lieu habité, où ils le laissèrent entre les mains de quelques personnes charitables qui se chargèrent d'en avoir soin.
Ils reprirent ensuite leur chemin ; et après avoir été plus de deux mois à traverser le vaste pays des Calmoucks , ils parvinrent enfin au bord de la mer Caspienne. Ils rencontrèrent une nymphe d'une éclatante beauté, qui, par la seule puissance de sa voix , attiroit autour d'elle les plus beaux poissons de toute cette mer. Ils virent des thons, des dauphins, des thiburons , et entre autres une baleine d'une grandeur si prodigieuse, que l'on n'y distinguoit aucune forme de corps animé. Comme cette baleine étoit alors immobile par le pouvoir delà nymphe, et qu'elle touchoit le rivage, elle ne paroissoit que comme une langue de terre qui s'avançoit dans la mer. La nymphe étoit la fée Alcine , sœur de Morgane, et elle n'avoit pas moins d'habileté qu'elle dans fart de féerie. Aussitôt qu'elle aperçut les