CHAPITRE XXI
Comment Charlemagne et ses paladins furent délivr^^s.
Comme il n'y avoit plus dans la ville aucune personne de distinction qui pût en prendre le gouvernement, tous les habitants y étoient dans la consternation; ils ouvrirent les églises, firent des processions, et chacun demandoit au ciel son assistance. Tout le monde y attendoit le jour suivant avec frayeur, ne doutant pas qu'ils ne fussent à la veille de voir leur entière destruction.
Pendant qu'ils- délibéroient sur le parti qu'ils prendroient , quelqu'un d'entre eux alla se souvenir de l'injuste prison où le prince Astolphe étoit retenu depuis si long-temps, et dans laquelle tous les Français sembloient l'avoir oublié; il proposa aux autres de l'en tirer, et de se mettre sous sa conduite. L'avis fut approuvé de tous les habitants : il leur revint alors en mémoire de quelle façon il avoit confondu l'orgueil de Grandonio , et rétabli par sa valeur l'honneur de la cour de France. Ils se persuadèrent que ce prince seul pouvoit, en l'absence de Roland et de Renaud , détourner l'orage qui alloit fondre sur eux. Dans cette confiance , qui leur parut un mouvement inspiré du ciel , ils allèrent le délivrer; ils le supplièrent de vouloir bien se charger de les conduire , et ils commencèrent à lui rendre les
iI2 ROLAND I, AMOUREUX.
mêmes honneurs qu'ils auroient rendus à l'empereur lui-même.
Le courtois Astolplie les reçut de la manière du monde la plus affable; comme il étoit plein de zèle pour le bien de la religion et de l'empire , et pénétré des devoirs de la chevalerie errante, dont le principal soin est de protéger les malheureux , il leur promit d'embrasser leur défense ; il leur parla même. de telle sorte, qu il les confirma merveilleusement par ses discours dans l'espérance qu ils avoient conçue de lui. Oh ! que le roi Gradasse , leur disoit-il , a été heureux de ce que je n'ai pu le combattre! Si j'eusse été libre, jamais Charlemagne n'auroit été pris; mais j'y mettrai bon ordre. Le jour ne sera pas sitôt venu demain , que j'irai enlever le roi de Séricane lui-même à la tête de son armée. Vous en aurez le plaisir des créneaux, et malheur à tous les païens qui seront assez hardis pour m'attendre !
Pendant ce temps-là les Séricans célébroient leur victoire dans leur camp par des feux et des réjouissances publiques. Leur grand monarque, ne s'imaginant pas alors avoir à redouter aucun événement sinistre de la part des chrétiens , que la crainte de ses armes tenoit renfermés dans Paris , étoit assis sur un trône magnifique ; il avoit autour de lui les princes ses vassaux et ses autres principaux chefs ; il s'entretenoit avec eux des expédients les plus prompts pour réduire cette ca-pitale de l'empire chrétien, et le résultat de la délibération fut qu il se fît amener Charlemagne et ses paladins. Sage empereur , dit-il à ce prince, le désir d'acquérir