‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 57 sur 227 · LIVRE II, CHAP. I. I2f · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. I. I2f

qui pouvoit contenter le goiit le plus raffiné dans la bonne chère ; et trois demoiselles , représentant les Grâces , versoient des vins délicieux dans des coupes d'un prix inestimable.

Le soupe achevé, les concerts d'instruments recommencèrent ; et pendant qu'ils sembloient disposer le cœur à l'amour par les chants les plus tendres et les plus touchants, une de ces dames, s'approchant du chevalier, lui dit tout bas ces paroles : Cette île délicieuse , ces richesses, et tout ce que vous y voyez de rare est à vous; c'est pour vous seul que notre reine a fait bâtir ce beau palais. Que vous devez vous estimer heureux d'être aimé d'une si grande princesse! Elle est plus blanche que le lis, et plus vermeille que la rose. Cette jeune et merveilleuse beauté se nomme Angélique , et c'est une fille de roi. .

Sitôt que le cruel fils d'Aymon entendit prononcer le nom de la personne qu'il haïssoit plus que la mort , son visage changea de couleur. Tous ces plaisirs qu'on lui procuroit lui devinrent odieux , et le séjour de cette île n'eut plus d'appas pour lui. La dame qui lui parloit ne s'aperçut que trop de l'aversion qu'il avoit pour Angélique. Seigneur chevalier , lui dit-elle avec étonnement, est-il possible que vous receviez avec répugnance une nouvelle si agréable ? Fut-il jamais pour un mortel une" plus haute fortune que celle qui vous est présentée ? Faites - y bien réflexion , et craignez de vous en repentir : songez que vous êtes notre prisonnier. La mer environne ce jardin de tous côtés ; toute votre valeur , Flamberge , Fayard même , quand vous l'auriez , ne pourroient vous tirer d'ici. Faites donc de bonne grâce

ce que l'on vous demande. Notre reine exige de vous seulement que vous la regardiez. Etes-vous si farouche, que vous ne vouliez pas jeter la vue sur une princesse si charmante ?

La dame tint encore d'autres discours qui ne furent pas moins inutiles que ceux-là. Le chevalier quitta brusquement la compagnie , et prit le chemin de la mer. Toutes les belles choses qui se présentoient à sa vue en s'en retournant n'étoient plus agréables pour lui; et quand il fut arrivé à l'endroit où il avoit laissé sa barque, il entra dedans avec précipitation , de peur de voir paroître la princesse qu'il ne pouvoit aimer.

11 auroit souhaité que le petit bâtiment eût promptement quitté les bords de l île; mais la barque demeura immobile , soit qu'aucun vent n'agitât alors la mer , soit par la force d'un enchantement. Lq paladin ne pouvoit s'éloigner de cet odieux rivage ; il en est au désespoir , et plutôt que d'y rester, il prend la funeste réso-" lution de se précipiter dans les flots ; il alloit exécuter ce dessein, quand la barque partit d'elle-même , et se 'mit à voguer avec plus de rapidité qu'elle n' avoit jamais fait. Pienaud en eut une joie inconcevable ; et, malgré le péril qu il couroit sur les eaux , il regarda comme un bien son éloignement d un lieu où l'on ne parloit que d'Angélique.

Le jour suivant il découvrit une grande forêt , et ce fut de ce côté-là que le petit bâtiment prit sa route. A peine le guerrier eut- il pris terre, qu'un homme tout blanc de vieillesse se présenta devant lui , et les larmes aux yeux lui adressa ces paroles :3rave chevalier , ne me refusez pas votre secours. Un biigand

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