CHAPITRE VIII
Rencontre de Rcn a lui. Histoire de Pi asilde et d'Irolde.
Le fils d'Aymon, comme on l'a dit ci-deTaiit, au sortir de la Roche-Cruelle , marchoit le long du rivage de la mer. Il rencontra bientôt une dame qui pleuroit amèiement , et appeloit la mort à son secours. Il la pria civilement de lui appi^endre le sujet d'une si vive douleur. Hélas! seigneur chevalier , lui répondit-elle , plrit au ciel que je n'eusse jamais vu le jour , puisque j'ai perdu tout ce qui pouvoit me le faire chérir! Je cours de contrée en contrée pour chercher ce que, selon toutes les apparences , je ne trouverai jamais ; car où puis -je rencontrer un guerrier qui ose en combattre neuf autres , dont un seul suffit pour achever les plus hautes entreprises ? Belle dame , reprit le paladin en souriant , je ne me crois pas capable de surmonter neuf chevaliers , je ne me promettrois pas seulement d'en vaincre deux ; néanmoins la compassion que j'ai de vos peines me fera entreprendre ce combat. Si je ne puis suffire à ce haut fait d'armes, du moins en aurai -je formé le dessein.
Noble chevalier, dit la dame affligée , le ciel veuille récompenser votre générosité ; mais je n'ose me flatter que vous sortiez heureusement d'une si grande entreprise. Le comte Roland , ce paladin si fameux , est un des neuf guerriers dont je vous parle ; et les autres sont si renommés par leurs exploits , que je désespère de vous en voir vainqueur.
Roland l'Amoureux, i. 12
IjS ROLAXn T.AMOURErX.
Aussitôt que Renaud eut entendu prononcer le non» de son cousin, il demeura tout surpris. II pria cette dame, qui étoit la belle Fleur-de-Lys, de ne pas différer à lui en apprendre des nouvelles. Alors cette tendre amante de Brandimart lui conta l'aventure du fleuve de l'Oubli. Le fils d'Aymon , connoissant par ce récit tout le besoin que le comte avoit de secours, pressa la dame
de le conduire au château de Draffontine. Fleur -de-
Lys en faisoit quelque difficulté sur le peu d'apparence qu'il y avoit qu'il piit mettre à fin cette aventure ; mais il lui en fit des instances si vives , que , le voyant d'ailleurs bien armé , et d'une figure à faire concevoir de lui la plus haute opinion , elle se résolut à le satisfaire.
Comme le paladin étoit à pied , elle lui offrit son cheval; et après bien des compliments de part et d'autre, ils convinrent qu'ils monteroient tous deux dessus. Le chevalier piit donc la dame en croupe , et se mit en chemin avec elle. Fleur-de-Lys, qui connoissoit les hommes, n'étoitpas sans crainte : elle appréhendoit que le seigneur de Montauban ne conçût des désirs préjudiciables à son honneur , et ne voulût profiter de l'occasion qu'il avoit de les lui découvrir ; cependant, voyant qu'un temps considérable s'étoit déjà passé sans que le chevalier lui eiit tenu aucun propos qui confirmât sa crainte, elle se rassura. De peur toutefois que la solitudeetles ombrages épais d'une vaste forêt qu'ils avoient à traverser n'excitassent en lui de mauvais mouve ments , elle crut devoir occuper son esprit. \ aillant chevalier , lui dit -elle, nous entrons maintenant dans une forêt d'une grande étendue ; mais , pour vous dés-
I,1VRE II, r.HAP. VIII. I^Q
ennuyer, je vais vous faire un récit que vous trouverez peut-être agréable , et qui sera du moins un tableau de la plus parfaite amitié. G est une aventure tout nouvel lement arrivée, et qui fait lentretien de toute la «rande ville de Baie. La belle Fleur-de-Lys s'arrêta en cet endroit de son discours ; et , comme le fils d'Ayraon lui témoigna qu'elle lui feroit plaisir , elle continua de parler de cette sorte :
Histoire de Prasilde et d^Irohle.
Un chevalier ^e Baie , nommé Irolde , aimoit avec ardeur la belle Thisbine , dame d'un mérite singulier. Elle répondoit à sa tendi'esse avec toute la sensibilité qu'il pouvoit souhaiter. La préférence qu'elle lui donnoit sur tous ses rivaux , qui étoient en grand nombre, étoit si visible , qu'ils en mouroient tous de jalousie. Quelques-uns d'entre eux employèrent l'adresse, l'artifice et les faux rapports pour les brouiller; mais ils avoient l'un et l'autre un si bon esprit, que jamais leur bonne intelligence ne put être troublée. Ils démêloient toujours le piège qui leur étoit tendu. D autres cherchèrent à se défaire d'L'olde par les voies de Ihonneur; et ceux-là ne furent pas plus heureux. Irolde répondit en honmie de cœur à tous leurs défis , et en sortit toujours avec avantage, comme bon et vaillant chevalier qu'il étoit. Les plus lâches , n'osant l'attaquera force ouverte, eurent recours aux moyens les plus noirs : l'empoisonnement et l'assassinat n'y furent point oubliés ; mais la prudence du chevalier, et les sages conseils de Thisbine, déconcertèrent toutes leurs mesures.
Enfin ces deux amants , charmés lun de l'autre , ne
lardèrent pas à se lier ensemble des nœuds de l'hyménée. La fére fut publique dans toute la ville ; leurs familles etoient illustres , leurs personnes aimées de tout le monde ; chacun prenoit part à leur bonheur. La possession , contre l'ordinaire , ne ralentit point leurs feux ; jamais Marc- Antoine n'aima tant sa Cléopâtre, et la reine Panthée ne chérk tant son cher Abradate. Ils se trouvoient aimables comme auparavant.
La charmante Thisbine , accompagnée de plusieurs dames de ses amies , prenoit un jour le frais dans un jardin de la ville. Un des plus parfaits cljevaliers de Baie , nommé Prasilde, y arriva. Il revenoit d'un grand voyage qu'il avoit entrepris , tant pour chercher les aventures que pour se perfectionner , et l'on peut dire qu'il faisoit alors le principal ornement de la ville. Ce galant chevalier se mêla parmi les dames avec quelques-uns de ses amis, et en fut agréablement reçu.
Entre plusieurs petits jeux innocents qu'on proposa pour se divertir, on s arrêta à celui-ci. Une dame de la compagnie avoit la tête sur les genoux de Thisbine , et tenoit une d^ ses mains ouverte sur son dos. On frappoit sur cette main , et il falloit que la dame devinât qui 1 avoit frappée. Prasilde ayant frappé à son tour, la dame le nomma, et il fut obligé, par la loi du jeu, de prendre sa place. Ce chevalier posa donc sa tête sur les genoux de Thisbine ; et dans le moment il sentit naître dans son cœur un ardent amour. Ce feu qui l'embrase lui plaît de telle sorte , que , pour conserver sa place , il cherche à ne point deviner ceux qui le frappent. Enfin le jeu finit ; mais la flamme qui s'étoit allumée dans le sein de Prasilde ne s'éteignit point. Elle