‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 88 sur 227 · LIVRE II, CH4P. VIII. l8y · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH4P. VIII. l8y

(le peur de déplaire à son mari, n'étoit pas peu enibarlassée à s'en défendre. Elle fut plus d'une fois sur le point de découvrir son embarras à Irolde, et de le conjurer de la délivrer des persécutions qu'elle ne souffroit qu'à regret ; mais , quand elle ouvroit la bouche pour s'en plaindre, son époux, qui ne voyoit que trop où elle en vouloit venir, interrompoit son discours, et l'entretenoit d'autre chose. La dame, à la fin, perdit patience, et, pour se procurer du repos, prit sa résolution. Elle parla un jour à Prasilde dans ces termes :

Tu m'aimes, chevalier, avec ardeur, et j'ai toujours été cruelle à tes vœux. J'ai cru qu'une femme aussi attachée que je le suis à mon époux ne pouvoit être sensible aux soins d'un amant ; mais je sens que mon cœur, d'accord avec tes désirs, ^eut se rendre à ta constance; cependant je cherche une autre excuse que ton opiniâtreté pour justifier ma foiblesse; il faut que tu me rendes un service important, pour achever de surmonterl.es scrupules que ma délicatesse pourroit opposer à ton bonheur. Ecoute ce que j'exige de toi.

J'ai appris de quelques voyageurs que, dans une contrée d'Afrique voisine du mont Atlas, est une grande forêt , au milieu de laquelle on voit un jardin entouré de hautes et fortes murailles. Ce jardin , qui se nomme encore le jardin des Hespérides, parce qu'il fut autrefois cultivé, dit-on, par les filles d'Hesper, est fameux dans le pays par les merveilles qu'on en publie ; il renferme, entre autres richesses, \ arbre du trésor, dont les rameaux sont d'or, et qui porte pour fruit des pommes d'émeraudes. Le rapport qu'on m'en a fait m'a donné un si violent désir d'en avoir une branche en ma possession,

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que cette envie trouble mon repos. S'il étoit permis à une femme d'errer comme une vagabonde , j'irois moimême , malgré l'éloignement des lieux , tâcher de satisfaire mon entêtement. Je sais bien que la chose est d'une très - difficile exécution, et t'engagera dans de grands périls ; mais les grands cœurs comme le tien ne se rebutent pas par les obstacles , et rien n'est impossible à l'amour : ce n'est que par un pareil service que tu peux gagner Thisbine. Si la conquête de mon cœur t'est précieuse, ne me donne pas la confusion, d'avoir fait inutilement auprès de toi vme démarche qui coûte toujours beaucoup à une personne de mon caractère. Tu pourras juger par la grandeur de l'entreprise de la reconnoissance que j'en aurai.

Pendant que la femme d'Irolde tenoit ce discours , Prasilde l'écoutoit avec une avide attention. Toutes les facultés de son âme sembloient en être occupées. L'étonnement , la défiance , l'irrésolution , la joie , la douleur , la crainte et l'espérance l'agitoient tour à tour. D'un côté la démarche que Thisbine faisoit en lui demandant une grâce de cette nature, lui donnoit de la joie; il étoit charmé qu'elle daignât mettre son amour à une forte épreuve; et ce qui augmentoit le prix d'une faveur si singulière, c'étoit la récompense qu'elle lui promettoit s'il parvenoit à la satisfaire. D'un autre côté il connoissoit la vertu de la dame et la tendresse qu'elle avoit pour son époux ; cette connoissance lui rendoit la proposition suspecte ; il craignoit qu'importunée de ses instances et de ses plaintes , elle ne cherchât à se défaire de lui. Dans cette ju'ste crainte , voici ce qu'il lui répondit :

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Adorable Thisbine, ni les oifficultés , ni les périls ne Ml empêcheront point de vous obéir. Je vous aime avec une ardeur qui me fera tenter jusqu'à l'impossible pour contenter vos moindres désirs ; mais je connois votre attachement pour votre heureux époux, et, je vous l'avouerai, cela me fait douter de la sincérité de vos promesses. Le peu de fruit que j'ai recueilli de mes soins me donne lieu de penser que, pour vous délivrer de mes importunités, vous pouvez avoir concerté avec Irolde cet artifice- pardonnez-moi ce mot, madame : un amant qui déplaît doit se défier de tout. Si vous voulez que j'entreprenne le voyage que vous me proposez , il faut qu'Irolde, qui dispose de vos affections plus que vous-même, m'assure de l'effet de vos promesses , si je suis assez heureux pour vous apporter le rameau que vous souhaitez. Sur cette assurance, il n'est point de danger que je craigne ; mais, sans cela, madame, vous me permettrez de vous dire que je ne puis me résoudre à m'éloigner de vous.

Thisbine , qui ne s'étoit point attendue à une pareille réponse, en frémit; elle représenta au chevalier qu'il demandoit une chose qui ne se proposoit point à un mari, et que c'étoit mal reconnoître la faveur qu'elle lui faisoit, que d'exiger d'elle cette démarche. Prasilde lui laissa dire tout ce qu'elle voulut; mais il n'en démordit point, tant il étoit persuadé que la dame n'avoit pour but que son éloianement.

L'épouse d'Irolde, le voyant intraitable sur cet article, prit le parti de recourir effectivement à son époux. Avant que de lui faire une proposition si nouvelle , et dont elle jugea bien qu il seroit étonné, elle lui parla

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des persécutions quelle essuyoit tous les jours j'elle lui «lit que sa patience étoit à bout ; que PrasiJcle , en un mot, troubloit la tranquillité de sa vie, et qu il falloit absolument se servir du moyen qu'elle avoit imaginé pour l'éloigner. Irolde pâlit à ce discours 5 il ne pouvoit consentir qu'on le privât de son ami. L'absence, lui dit Thisbine, est la seule chose qui puisse bannir du cœur de Prasilde cette fureur amoureuse qui fait son malheur et le mien. Madame , interrompit son époux avec chagrin , ce moyen ne produit pas toujours son effet. Je connois Prasilde : ce n'est point un amant ordinaire ; l'absence ne changera pas son âme , et vos charmes ne sauroient s'effacer dun cœur qui en a reçu une fois l'impression. Ce chevalier reviendra plus amoureux que jamais , et son éloignement n'aura servi qu'à me livrer au chagrin de ne point voir un ami sans lequel je ne puis vivre.

L'absence guérira Prasilde , reprit Thisbine , et vous en serez persuadé lorsque vous saurez ce que je me suis proposé. Alors elle lui raconta ce qu'elle avoit exigé de ce chevalier; ensuite elle ajouta : Ce n'est plus un dragon qui garde , comme au temps des Hespérides , l'arbre merveilleux dont je viens de vous parler ; c'est une dame d'une beauté si ravissante, que tous les chevaliers se rendent à ses premiers regards. Dès que Prasilde verra cette incomparable dame , il est à croire que son cœur recevra l'impression d'un nouvel amour, qui lui fera oublier mes foibles charmes. Je n'ignore pas que son absence rendra les moments qu'elle doit durer sensibles à votre amitié ; mais , mon cher Irolde , si cet ami vous est cher, faites -vous la violence de con-

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sentir à le perdre pour quelque temps , en laveur de sa guerison, qui devient certaine par le moyen que je vous ai dit , et qui importe à notre commun repos.

Irolde se rendit enfin , et sa charmante épouse avoit lieu d'être contente de ce qu'elle venoit d'obtenir. Cependant cela ne suffisoit pas j il falloit lui dire aussi ce que Prasilde avoit exigé d'elle ; cela paroissoit embarrassant. Elle le fit toutefois le plus délicatement qu'il lui fut possible ; et comme elle s'aperçut, à fémotion qu'il laissa voir sur son visage , qu'il trouvoit la condition un peu dure pour un époux amoureux de sa femme, Thisbine lui dit : Il est nouveau sans doute qu'un mari accepte une semblable condition; mais songez, mon cher Irolde , qu'au fond votre consentement ne vous engage à rien ; car sitôt que la dame du jardin aura porté sur lui ses regards redoutables, il n'aura plus d'envie de me faire tenir ma promesse. Mais, madame, répliqua l'époux, si ce que fon rapporte du jardin et de la dame fatale est fabuleux ? Cela ne se peut pas , interrompit Thisbine , puisque tous les voyageurs sont d'aqcord là-dessus. Mais si la chose n'est pas véritable, ni vous ni moi nous ne hasardons rien ; ainsi , dans fun et Vautre cas, que risquez-vous en accordant à votre ami la satisfaction qu'il demande ? Il partira content , et cessera de s'imaginer que je ne cherche qu'à me défaire de lui.

Pour abréger ma narration, noble chevalier, poursuivit la maîtresse de Brandimart, Irolde fit tout ce que Thisbine souhaitoit; et Prasilde , perdant toute la défiance qui pouvoit lui rester qu'on n'agît pas avec lui de bonne foi, sortit de Baie, fort satisfait d'avoir obtenu TioLAKn l'Amoureux, i. i3

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xui si doux consentement. Ce n'est pas qu'il ne fût sensible au chagrin de quitter sa dame ; mais le prix char niant qu'elle attachoit au service qu'on attendoit de lui animoit son courage de telle sorte , qu'il auroit , comme Alcide, entrepris de pénétrer jusqu'aux enfers.

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