‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 151 sur 193 · CHAPITRE XVI. 2D · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. 2D

trop jalouses les unes des autres pour être capables d'amitié.

L'histoire de ces deux amis sans pairs , reprit Leandro Ferez , est un peu romanesque, et nous a menés bien loin. La nuit est fort avancée : nous allons voir dans un moment paroître les premiers rayons du jour 5 j'attends de vous un nouveau plaisir. J'aperçois un grand nombre de personnes endormies ; je voudrois , par curiosité , que vous me dissiez les divers songes qu'elles peuvent faire. Très-volontiers , repartit le démon : vous aimez les tableaux changeants 5 je veux vous contenter.

Je crois , dit ZambuUo , que je vais entendre des songes bien ridicules. Pourquoi ? répondit le boiteux : vous, qui possédez votre Ovide, ne savez-vous pas que ce poète dit que c'est vers la pointe du jour que les songes sont plus vrais , parce que dans ce temps - là l'àme est dégagée des vapeurs des aliments. Pour moi, répliqua don Cleophas , quoi qu'en puisse dire Ovide , je n'ajoute aucune foi aux songes. Vous avez tort , récrit Asmodée ; il ne faut ni les traiter de chimère , ni les croire tous : ce sont des menteurs qui disent quelquefois la vérité. L'empereur Auguste, dont la tète valoit bien celle d'un écolier , ne méprisoit pas les songes dans lesquels il étoit intéressé ; et bien lui en prit , à la bataille de Philippe, de quitter sa tente, sur le récit qu'on lui fit d'un rêve qui le regardoit. Je pourrois vous citer mille autres exemples qui vous, feroient connoître votre témérité ; mais je les passe sous silence , pour satisfaire le nouveau désir (jui vous presse.

Commençons par ce bel hôtel à main droite. Le maître Le Divble boiteux. 17

du logis, que vous voyez couché dans ce riche appartement , est un comte Hbéral et galant. Il rêve qu'il est à un spectacle où il entend chanter une jeune actrice, et qu'il se rend à la voix de cette sirène.

Dans l'appartement parallèle repose la comtesse , sa femme , qui aime le jeu à la fureur. Elle rêve qu'elle n'a point d'argent , et qu'elle met en gage des pierreries chez un joaillier qui lui prête trois cents pistoles moyennant un très-honnête profit.

Dans l'hôtel le plus proche , du même côté , demeure un marquis du même caractère que le comte, et qui est amoureux d'une fiimeuse coquette. Il rêve qu'il emprunte une somme considérable pour lui en faire présent ; et son intendant , couché tout au haut de l'hôtel , songe qu'il s'enrichit à mesure que son maître se ruine. Hé bien ! que pensez-vous de ces songes-là ? vous paroissent-ils extravagants ? Non , ma foi , répondit don Cleophas , je vois bien qu'Ovide a raison 5 mais je suis curieux de savoir qui est cet homme que je remarque : il a la moustache en papillottes, et conserve en dormant un air de gravité qui me fait juger que ce ne doit pas être un cavalier du commun. C'est un gentilhomme de province , répondit le démon , un vicomte aragonnais , un esprit vain et fier ; son âme , en ce moment , nage dans la joie : il rêve qu'il est avec un grand qui lui cède le pas dans une cérémonie publique.

Mais je découvre dans la même maison deux frères médecins qui font des songes bien mortifiants. L'un rêve que l'on publie une ordonnance qui défend de payer les médecins quand ds n'auront pas guéri leurs malades , et son frère songe qu'il est ordonné que les médecins me-

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