C.HAPITllJi III
l'âme. La femme de l'un et le père de l'autre , avertis de ce funeste accident, viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage. Malheureux enfant, dit le père en apostrophant son fils, qui ne sauroit l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au jeu ? Combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coîiteroit la vie ? Je déclare que ce n'est pas ma faute si tu pérft misérablement. De son côté, la femme se désespère. Quoique son époux ait perdu au jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage ; quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries qu'elle avoit, et jusqu'à ses habits , elle est inconsolable de sa perte ; elle maudit les cartes, qui en sont la cause; elle maudit celui qui les a inventées; elle maudit le tripot et tous ceux qui l'habitent.
Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède , dit don Cleophas ; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation. Grâce au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là. Vous en avez un autre qui le vaut bien , reprit le démon. Est-il plus raisonnable, à votre avis, d'aimer les courtisanes ? et n'avez-vous pas couru risque ce soir d'être tué par des spadassins? J'admire messieurs les hommes : leurs propres défauts leur paroissent des minuties , au lieu qu'ils regardent ceux d' autrui avec un microscope.
Il faut encore, ajouta-t-il , que je vous présente des images tristes. Voyez, dans une maison à deux pas du Iripot, ce gros homme étendu sur un lit : cest un malheureux chanoine qui vient de tomber en apoplexie. Son neveu et sa, petite nièce, bien loin de lui donner du secours, le laissent mourir, et se saisissent de ses meilleurs effets, quils vont porter chez des receleurs;
après quoi ils auront tout le loisir de pleurer et de lamenter.
Remarquez -vous près de là deux hommes que l'on ensevelit ? Ce sont deux frères ; ils étoient malades de la même maladie, mais ils se gouvernoient ditïéreminent ; l'un avoit une confiance aveugle en son médecin, 1 autre a voulu lais^r agir la nature; ils sont morts tous deux : celui-là, pour avoir pris tous les remèdes de son docteur; celui-ci, pour n'avoir rien voulu prendre. Cela est fort embarrassant, dit Leandro. Eh ! que faut-il donc que fasse un pauvre malade ? C'est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le Diable; je sais bien qu'il y a de bons remèdes , mais je ne sais s'il y a de bons médecins.
Changeons de spectacle , poursuivit-il ; j'en ai de plus divertissants à vous montrer. Entendez- vous dans la rue im charivari ? Une femme de soixante ans a épousé ce matin un cavalier de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour célébrer ses noces par un concert bruyant de bassins , de poêles et de chaudrons. Vous m'avez dit, interrompit l'écolier, que c'étoit vous qui faisiez les mariages ridicules ; cependant vous n'avez point de part à celui-là. Non vraiment, repartit le boiteux, je n'avois garde de le faire, puisque je n'étois pas libre; mais quand je l'aurois été, je ne m'en serois pas mêlé. Cette femme est scrupuleuse : elle ne s'est remariée que pour pouvoir goiiter sans remords des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point de pareilles unions ; je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à les rendre tranquilles.
Malgré le bruit de cette burlesque sérénade , die