CHAPITRE IV
plissement de ses désirs. Il fit réflexion qu'il ne pounoit pai'venir au but qu'il se proposoit sans le secours de la dame Marcelle , et il résolut de ne rien épargner pour la mettre dans ses intérêts. Il jugea que cette duègne, toute sévère qu'elle paroissoit, ne seroit point à l'éipreuve tl'un présent considérable ; et il n'avoit pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des gouvernantes fidèles , c'est que les galants ne sont pas assez riches, ou assez libéraux.
D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, et qu'elle aperçut les trois personnes à qui elle en vouloit , il lui prit une fureur de langue : elle dit un million d'injures au comte et à la Chichona, et fit voler la restitution à la tête du valet de chambre. Le comte essuya patiemment cet orage; et, se mettant à genoux devant la duègne, pour rendre la scène plus touchante, il la pressa de reprendre la bourse qu'elle avoit jetée , et lui offrit mille pistoles de surcroît , en la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle n'avoit jamais vu solliciter si puissamment sa compassion ; aussi ne fut-elle pas inexorable : elle eut bientôt quitté les invectives; et comparant en elle-même la somme proposée avec la médiocre récompense qu'elle attendoit de don Luis de Cespèdes , elle trouva qu'il y avoit plus de profit à écarter Léonor de son devoir, qu'à l'y maintenir. C'est pourquoi, après quelques façons , elle reprit la bourse , accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du comte, et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution de sa promesse.
Comme elle connoissoit Leonor pour une fille vertueuse, elle se garda bien de lui donner lieu de soup-
çonner son intelligence avec le comte, de peur qu'elle n'en avertît don Luis, son père; et, voulant la perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parla à son retour. Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité; j'ai retrouvé nos trois fourbes ; ils étoient encore tout étourdis de votre courageuse retraite. J ai menacé la Chichona du ressentiment de votre père et de la rigueur de la justice , et j ai dit au comte de Belflor toutes les injures que la colère a pu me suggérer. J'espère que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats , et que ses galanteries cesseront désormais d'occuper ma vigilance. Je rends grâce au ciel que vous ayez , par votre fermeté, évité le piège qu'il vous avoit tendu. J'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il n'ait tiré aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs se font un jeu de séduire de jeunes personnes. La plupart même de ceux qui se piquent le plus de probité ne s'en font pas le moindre scrupule, comme si ce n'étoit pas une mauvaise action que de déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit de ce caractère, ni qu'il ait envie de vous tromper; il ne faut pas toujours juger mal son prochain ; peut-être a-t-il des vues légitimes. Quoiqu'il soit d'un rang à prétendre aux premiers partis de la cour, votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution de vous épouser. Je me souviens même que dans les réponses qu'il a faites à mes reproches , il m'a laissé entrevoir cela.
Que dites-vous, ma bonne ? interrompit Léonor. S'il avoit formé ce dessein, il m'auroit déjà demandée à mon père , qui ne me refuseroit point à un homme de sa condition. Ce que vous dites est juste, reprit la gou-
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vernante ; j'entre dans ce sentiment ; la démarche du comte est suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauroient être bonnes ,• peu s en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui dire de nouvelles injures. Non , ma bonne, repartit Léonor, il vaut mieux oublier ce qui s'est passé , et nous venger par le mépris. Il est vrai , dit la dame Marcelle , je crois que c'est le meilleur parti; vous êtes plus raisonnable que moi : mais d'un autre coté , ne jugerions-nous point mal des sentiments du comte ? que savons-nous s'il n'en use pas ainsi par délicatesse.»* Avant que d'obtenir l'aveu d'un père, il veut peut-être vous rendi'e de longs services , mériter de vous plaire, s'assurer de votre cœur, afin que votre union ait plus de charmes. Si cela étoit, ma fille, seroit-ce un grand crime que de l'écouter ? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ou auriez-vous de la répugnance à l'épouser ?
A cette malicieuse question, la trop sincère Léonor baissa les yeux en rougissant, et avoua qu'elle n'avoit nul éloignement pour lui; mais, comme sa modestie l'empêchoit de s'expliquer plus ouvertement, la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin elle se rendit aux affectueuses démonstrations de la gouvernante. Ma bonne , lui dit-elle , puisque vous voulez que je vous parle confidemment, apprenez que Belflor ma paru digne d'être aimé. Je l'ai trouvé si bien fait, et j'en ai ouï parler si avantageusement , que je n'ai pu me défendre d'être sensible à ses galanteries. L'attention infatigable que vous avez à les traverser m'a souvent fait beaucoup de peine, et je vous avouerai
4o LE DIABLE BOITEUX.
qu'en secret je l'ai plaint quelquefois, et dédommagé, par mes soupirs, des maux que voire vigilance lui fait souffrir. Je vous dirai même qu'en ce moment , au lieu de le haïr après son action téméraire , mon cœur , malgré moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité.
Ma fille , reprit la gouvernante , puisque vous me donnez lieu de croire que sa recherche vous seroit agréable , je veux vous ménager cet amant. Je suis trèssensible , repartit Léonor en s'attendrissant , au service que vous voulez me rendre. Quand le comte ne tiendroit pas un des premiers rangs à la cour, quand il ne seroit qu'un simple cavalier, je le préférerois à tous les autres hommes j mais ne nous flattons point : Belflor est un grand seigneur, destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la monarchie. N'attendons pas qu'il se borne à la fille de don Luis, qui n'a qu'une fortune médiocre à lui offrir. Non, non, ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables; il ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter son nom; il ne cherche qu'à m'offenser.
Eh ! pourquoi , dit la duègne , voulez-vous qu'il ne vous aime pas assez pour vous épouser ? l'amour fait tous les jours de plus grands miracles. Il semble , à vous entendre, que le ciel ait mis entre le comte et vous une distance infinie. Faites-vous plus de justice , Léonor ; il ne s'abaissera point en unissant sa destinée à la vôtre : vous êtes d'une ancienne noblesse , et votre alliance ne sauroit le faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui, continua-t-elle , il faut que je lui parle; je veux approfondir ses vues; et si elles sont telles qu'elles doivent être, je le flatterai de quelque