‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 109 sur 241 · LIVRE III, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. V

nécessaire pour achever un joli homme j que tous nos camarades étoient aimés de quelque belle personne ; et que lui , pour sa part , possédoit les bonnes grâces de deux femmes de qualité. Je jugeai que le maraud mentoit. Monsieur Mogicon ' , lui dis-je , vous êtes sans doute un garçon bien fait et fort spirituel , vous avez du mérite ; mais je ne comprends pas comment des femmes de qualité, chez qui vous ne demeurez point, ont pu se laisser charmer d'un homme de votre condition. Oh ! vraiment , me répondit-il, elles ne savent pas qui je suis. C'est sous les habits de mon maître , et même sous son nom, que j'ai fait ces conquêtes. Voici comment. Je m'habille en jeune seigneur, j'en prends les manières ; je vais à la promenade ; j'agace toutes les femmes que je vois, jusqu'à ce que j'en rencontre une qui réponde à mes mines. Je suis celle-là, et fais si bien que je lui parle. Je me dis don Antonio Centellés. Je demande un rendez-vous , la dame fait des façons ; je la presse, elle me l'accorde, et cœtera. C'est ainsi, mon enfant, continua-t-il , que je me conduis pour avoir de bonnes fortunes, et je te conseille de suivre mon exemple.

Javois trop d'envie dètre un illustre pour n'écouter pas ce conseil : outre cela, je ne me sentois pas de répugnance pour une intrigue amoureuse. Je formai donc le dessein de rne travestir en jeune seigneur, pour aller chercher des aventures galantes. Je n'osois me déguiser dans notre hôtel, de peur que cela ne fût remarqué. Je pris un bel habillement complet dans la

' Mogicon, coop de poing sons le nez; nom d'un valet impudenf.

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yaide-robe de mon maître, et j'en fis un paquet, que j emportai chez un petit barbier de mes amis, où je jugeai que je pourrois m'habiller et me deshabiller commodément. Là, je me parai le mieux qu'il me fut possible. Le barbier mit aussi la main à mon ajustement; et, quand nous crûmes qn on n'y pouvoit plus rien ajouter, je marchai vers le pré de Saint- Jérôme, d'où j'étois bien persuadé que je ne reviendrois pas sans avoir trouvé quelque bonne fortune. Mais je ne fus pas obligé de courir si loin pour en ébaucher une des plus brillantes.

Comme je traversois une rue détournée, je vis sortir d une petite maison , et monter dans une carrosse de louage, qui étoit à la porte, une dame richement habillée , et parfaitement bien faite. Je m'arrêtai tout court pour la considérer, et je la saluai d'un air à lui faire comprendre qu'elle ne me déplaisoit pas. De son côté, pour me faire voir qu'elle méritoit encore plus que je ne pensois mon attention, elle leva pour un moment son voile , et offrit à ma vue un visage des plus agréables. Cependant le carrosse partit, et je demeurai dans la rue , un peu étourdi des traits que je venois de voir. La jolie figure ! disois-je en moi-même : peste ! il faudroit cela pour m'achever. Si les deux dames qui aiment Mogicon sont aussi belles que celle-ci, voilà un faquin bien heureux. Je serois charmé de mon sort si j'avois une pareille maîtresse. En faisant cette réflexion , je jetai les yeux par hasard sur la maison d'où j'avois vu sortir cette aimable personne, et j aperçus à la fenêtre d'une salle basse une vieille femme qui me fit signe d'entrer.

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