‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 122 sur 241 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Quel accident obligea Gil Blas à chercher une nouvelle condition.

Faux. Lilleit) doux. — Imposture justement punie.

Telle fut Ihistoire que don Pompeyo raconta , et que nous entendîmes, le valet de don Alexo et moi, bien qu'on eût pris la précaution de nous renvoyer avant qu'il en commençât le récit. Au lieu de nous retirer nous nous étions arrêtés à la porte , que nous avions laissée entrouverte , et de là nous n'en avions pas perdu un mot. Après cela ces seigneurs continuèrent de boire ; mais ils ne poussèrent pas la débauche jusqu'au jour, attendu que don Pompeyo, qui devoit parler le matin au premier ministre , étoit bien aise auparavant de se reposer un peu. Le marquis de Zenette et mon maître embrassèrent ce cavalier, lui dirent adieu, et le laissèrent avec son parent.

JVous nous couchâmes pour le coup avant le lever de l aurore , et don Mathias , à son réveil , me chargea d'un nouvel emploi. Gil Blas , me dit-il , prends du papier et de l'encre pour écrire deux ou trois lettres que je veux te dicter ; je te fais mon secrétaire. Bon !

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dis-je en nioi-iuèiiie, surcroît de fonctions, (domine laquais, je suis mon maître partout; comme valet de cliam bre je l'habille, et j'écrirai sous lui comme secrétaire : le ciel en soit loué! Je vais, comme la triple Hécate, faire trois personnages différents. Tu ne sais pas, continua t-il, quel est mon dessein? Le voici : mais sois discret, il y va de ta vie. Gomme je trouve quelquefois des gens ([ui me vantent leurs bonnes fortunes, je veux, pour leur damer le pion, avoir dans mes poches de fausses lettres de femmes que je leur lirai. Cela me divertira pour un moment; et plus heureux que ceux de mes pareils qui ne font des conquêtes que pour avoir le plaisir de les publier, j'en publierai que je n'aurai pas eu la peine de faire. Mais, ajouta-t-il, déguise ton écriture de manière que les billets ne pai'oissent pas tous d'une même main.

Je pris donc du papier, une plume et de l'encre, et je me mis en devoir d'obéir à don Mathias , qui me dicta d'abord un poulet en ces termes : - Vous ne " vous êtes point trouvé cette nuit au rendez- vous. Ah ! '< don Mathias, que direz -vous pour vous justifier!' "Quelle étoit mon erreur! et que vous me punissez ■ bien d'avoir eu la vanité de croire que tous les anmsements et toutes les affaires du monde dévoient < céder au plaisir de voir doua Clara de Mendoce! ■ Après ce billet il m'en fit écrire un autre, comme d'un<" femme qui lui sacrifioit un prince; et un autre enfin, par lequel une dame lui mandoit que, si elle étoii assurée qu'il fut discret, elle feroit avec lui le vf)yage de Cythère, Il ne se contentolt pas de me dicter de si belles lettres , il m'obligeoil de mettre au bas des noms

de personnes qualifiées. Je ne pus ai'empêcher de lui témoigner que je trouvois cela très-délicat ; mais il me pria de ne lui donner des avis que lorsqu'il m'en denianderoit. Je fus obligé de me taire et d'expédier ses commandements. Cela fait, il se leva, et je l'aidai à s'habiller. 11 mit les lettres dans ses poches; il sortit ensuite. Je le suivis, et nous allâmes diner chez don Juan de Moncade, qui régaloit ce jour-là cinq ou six cavaliers de ses" amis.

On y fit grande chère, et la joie, qui est le meilleur assaisonnement des festins, régna dans le repas. Tous les convives contribuèrent à égayer la conversation, les uns par des plaisanteries, et les autres en racontant des histoires dont ils se disoient les héros. Mon maître ne perdit pas une si belle occasion de faire valoir les lettres qu'il m'avoit fait écrire. Il les lut à haute voix, et d'un air si imposant, qu'à l'exception de son secrétaire tout le monde peut-être en fut la dupe. Parmi les cavaliers devant qui se faisoit effrontément cette lecture , il y en avoit un qu'on appeloit don Lope de Velasco. Celui-ci, homme fort grave, au lieu de se réjouir comme les autres des prétendues bonnes fortunes du lecteur, lui demanda froidement si la conquête de dona Clara lui avoit coûté beaucoup. Moins que rien, lui répondit don Mathias; elle a fait toutes les avances. Elle me voit à la promenade ; je lui plais. On me suit par son ordre ; on apprend qui je suis. Elle m'écrit et me donne rendez-vous chez elle à une heure de la nuit où tout reposoit dans sa maison. Je m'y trouvai ; on m'introduisit dans son appartement.... Je suis trop discret pour vous dire le reste.

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A ce récit laconique, le seigneur de Velasco fit paroître une grande altération sur son visage. Il ne fut pas difficile de s'apercevoir de l'intérêt qu'il prenoit à la dame en question. Tous ces billets, dit-il à mon maître en le regardant d'un air furieux, sont absolument faux, et surtout celui que vous vous vantez d'avoir reçu de dona Clara de Mendoce. Il n'y, a point en Espagne de fille plus réservée qu'elle. Depuis deux ans un cavalier, qui ne vous cède ni en naissance ni en mérite personnel , met tout en usage pour s'en faire aimer. A peine en a-t-il obtenu les plus innocentes faveurs; mais il peut se flatter que, si elle étoit capable d'en accorder d'autres , ce ne seroit qu'à lui seul. Eh ! qui vous dit le contraire ? interrompit don Mathias d'un air railleur. Je conviens avec vous que c'est une fille très-honnête. De mon côté, je suis un fort honnête garçon. Par conséquent vous devez être persuadé qu'il ne s'est rien passé entre nous que de très-honnête. Ah ! c'en est trop , interrompit don Lope à son tour ; laissons là les railleries. \ous êtes un imposteur. Jamais dona Clara ne vous a donné de rendez-vous la nuit. Je ne puis souffrir que vous osiez noircir sa réputation. Je suis aussi trop discret pour vous dire le reste. En achevant ces mots, il rompit en visière à toute la compagnie , et se retira d'un air qui me fit juger que cette affaire pourroit bien avoir de mauvaises suites. Mon maître, qui étoit assez brave pour un seigneur de son caractère, méprisa les menaces de don Lope. Le fat! s'écria-t-il eu faisant un éclat de rire. Les chevaliers errants souteuoient la beauté de leurs maîtresses ; il veut, lui , soulenir la sagesse de la sienne : cela me paioît encore ])lus txtravafj-ant.

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La retraite de Velasco , à laquelle Moncacle avoit en vain voulu s'opposer, ne troubla point la fête. Les cavaliers , sans y faire beaucoup d'attention, continuèrent de se réjouir , et ne se séparèrent qu'à la pointe du joui suivant. Nous nous couchâmes , mon maître et moi , sur les cinq heures du matin. Le sommeil m'accabloit, et je compt«is de bien dormir • mais je comptois sans mon hôte, ou plutôt sans notre portier, qui vint me réveiller une heure api^ès , pour me dire qu'il y avoil à la porte un garçon qui me demandoit. Ah ! maudit portier, m'écriai-je en bâillant, songez-vous que je viens de me mettre au lit tout à l'heure? Dites à ce garçon que je repose, et qu'il revienne tantôt. 11 veut, me répliqua-t-il , vous parler en ce moment; il assure que la chose presse. A ces mots je me levai ; je mis seulement mon haut-de-chausses et mon pourpoint, et j'allai, en jurant, trouver le garçon qui m'attendoit. Ami, lui dis-je , apprenez - moi , s'il vous plaît , quelle affaire pressante me procure l'honneur de vous voir de si grand matin. J'ai , me répondit-il , une lettre à donner en main propre au seigneur don Mathias , et il faut qu'il la lise tout présentement; cela est de la dernièie conséquence pour lui : je vous prie de m'introduire dans sa chambre. Comme je crus qu'il s'agissoit d'une affaire importante, je pris la liberté d'aller réveiller mon maître. Pardon, lui dis-je, si j'interromps votre repos;

mais l'importance Que me veux-tu ? interrompit-il

brusquement. Seigneur, lui dit alors le garçon qui m'accompagnoit, c'est une lettre que j ai à vous rendre de la part de don Lope de Velasco. Don Mathias prit leibillet, l'ouvrit; et, après l'avoir lu, dit au vaî-et de don Lope : Mon enfant , je ne me leverois jamais avant

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midi, quelque partie déplaisir qu'on me pût proposer,juge si je me lèverai à six heures du matin pour me battre ! Tu peux dire à ton maître que, s'il est encore à midi et demi dans l'endroit où il m'attend , nous nous y verrons ; va lui porter cette réponse. A ces mots il s'enfonça dans son lit, et ne tarda guère à se rendormir.

Il se leva et s'habilla fort tranquillement entre onze heures et midi; puis il sortit, en me disant quilme dispensoit de le suivre ; mais j'étois trop tenté de voir ce qu'il deviendroit, pour lui obéir. Je marchai sur ses pas jusqu'au pré de Saint-Jérôme, où j'aperçus don Lope de Velasco , qui l'attendoit de pied ferme. Je me cachai pour les observer tous deux ; et voici ce que je remarquai de loin. Ils se joignirent, et commencèrent à se battre un moment après. Leur combat fut long. Ils se poussèrent tour à tour l'un l'autre avec beaucoup d'adresse et de vigueur. Cependant la victoire se déclara pour don Lope : il perça mon maître, l'étendit par terre , et s'enfuit fort satisfait de s'être si bien vengé. Je courus au malheureux don Mathias; je le trouvai sans connoissance et presque déjà sans vie. Ce spectacle m'attendrit, et je ne pus m' empêcher de pleurer une mort à laquelle, sans y penser , j'avois servi d'instrument. Néanmoins, malgré ma douleur, je ne laissai pas de songer à mes petits intérêts. Je m'en retournai promptement à l'hôtel sans rien dire; je fis un paquet de mes bardes , où je mis par mégarde quelques nippes de mon maître; et quand j'eus porté cela chez le barbier , où mon habit d'homme abonnes fortunes étoit encore, je répandis dans la ville l'accident funeste dont j avois été témoin. Je le contai à qui voulut l'entendre, et surtout je ne manquai pas

:i6S GIL BLAS.

«r aller l'annoncer ù Rodriguez. Il en parut moins aflligé qu'occupé des mesui^es qu'il avoit à prendre là-dessus. Il assembla ses domestiques , leur ordonna de le suivre , et nous nous rendîmes tous au pré de Saint-Jérôme. Nous enlevâmes don Mathias, qu,i respiroit encore, mais qui mourut trois heures après qu'on l'eut transporté chez lui. Ainsi périt le seigneur don Mathias de Silva, pour s'être avisé de lii'e mal à propos des billets doux supposés.

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