‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 213 sur 241 · LIVRE V, CHAP. I. 4B · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I. 4B

gea en haine 5 je résolus de me venger du mépris que Lucrèce m'avoit témoig'.ié. J allai trouver son mari ; et après l'avoir obligé de jurer qu'il ne me commettroit point, je l'informai de l'intelligence que sa femme avoit avec le prince, dont je ne manquai pas de la peindre fort amoureuse pour rendre la scène plus intéressante. Le ministre , pour prévenir tout accident , renferma , sans autre forme de procès , son épouse dans un appartement secret , où il la fit étroitement garder par des personnes affidées. Tandis qu'elle étoit environnée d'argus qui lobservoient et l'empêchoient de donner de ses nouvelles au grand - duc , j'annonçai d'un air triste à ce prince qu il ne devoit plus penser à Lucrèce : je lui dis que Mascarini avoit sans doute découvert tout, puisqu'il s'avisoit de veiller sur sa femme ; que je ne savois pas ce qui pouvoit lui avoir donne lieu de me soupçonner, attendu que je croyois ni'ètre toujours conduit avec beaucoup d'adresse j que la dame peut-être avoit elle-même avoué tout à son époux , et que , de concert avec lui , elle s'étoit laissé renfermer pour se dérober à des poursuites qui alarmoient sa vertu. Le prince parut fort affligé de mon rapport. Je fus touché de sa douleur, et je me repentis plus d'une fois de ce que j avois fait; mais il n'étoit plus temps. D'ailleurs, je le confesse, je sentois une maligne joie quand je me représentois la situation où j'avois réduit forgueilieuse qui avoit dédaigné mes vœux.

Je goûtois impunément le plaisir de la vengeance , qui est si doux à tout le monde , et principalement aux Espagnols, lorsqu'un jour le grand-duc, étant avec cinq ou six seigneurs de sa cour et moi , nous dit : De quelle

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iiinniere jugeriez-vous à pi'opos qu'on punît un homme ([ui auroit abusé de la confidence de son prince et voulu lui ravir sa maîtresse? Il faudroit , dit un des courtisans , le faire tirer à quatre chevaux. Un autre fut d'avis qu on 1 assommât et le fît mourir sous le bâton. Le moins cruel de ces Italiens , et celui qui opina le plus favorablement pour le coupable , dit qu'il se contenteloit de le faire précipiter du haut d'une tour en bas. El don Raphaël, reprit alors le grand-duc, de quelle opinion est-il ? Je suis persuadé que les Espagnols ne sont pas moins sévères que les Italiens dans de semblables conjonctures.

Je compris bien, comme vous pouvez penser, que Mascarini n'avoit pas gardé son serment, ou que sa femme avoit trouvé moyen d'instruire le prince de ce qui s'étoit passé entre elle et moi. On remarquoit sur mon visage le trouble qui m'agitoit. Cependant, tout troublé que j'étois, je répondis d'un ton ferme au grandduc : Seigneur, les Espagnols sont plus généreux; ils pardonneroient en cette occasion au confident , et feroient naître, par cette bonté , dans son àme un regret éternel de les avoir trahis. Eh bien ! me dit le prince, je me sens capable de cette générosité ; je pardonne au traître : aussi bien je ne dois m'en prendre qu'à moiniême d'avoir donné ma confiance à un homme que je ne connoissois point, et dont j'avois sujet de me défier, après tout ce qu'on m en avoit dit. Don Raphaël, ajoutat-il , voici de quelle manière je veux me venger de vous. Sortez incessamment de mes états, et ne paroissez plus devant moi. Je me retirai sur-le-champ, moins affligé (le ma disgrâce que ravi d en être quitte a si bon marché.

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Je rnenibarquai le lendemain clans un vaisseau de Barcelonne , qui sortit du port de Livourne pour s'en retourner.

J'interrompis don Raphaël dans cet endroit de son histoire. Pour un homme d'esprit , hii dis-je, vous fîtes, ce me semble, une grande faute de ne pas cpàtter Florence immédiatement après avoir découvert à Mascarini l'amour du prince pour Lucrèce. Vous deviez bien vous imaginer c|ue le grand -duc ne tarderoit pas à savoir votre trahison. J'en demeure d'accord, répondit le fils de Lucinde : aussi , malgré l'assurance que le ministre me donna de ne me point exooser au ressentiment du prince, je me pioposois de disparoître au plus tôt.

J'arrivai à Barcelonne, continua-til, avec le reste des richesses que j'avois apportées d'Alger , et dont j'avois dissipé la meilleure partie à Florence en faisant le gentilhomme espagnol. Je ne demeurai pas long-temps en Catalogne. Je mourois d'envie de revoir JMadrid , le lieu charmant de ma naissance ; et je satisfis le plus tôt cju il me fut possible le désir qui me pressoit. En arrivant dans cette ville , j'allai loger par hasard dans un hôtel garni où demeuroit une dame qu'on appeloit Canùlle. Quoiqu'elle fût hors de minoiûté , c'étoit une créature fort piquante : j'en atteste le seigneur Gil Blas , qui l'a vue à Valladolid prescjue dans le même temps. Elle avoii encore plus d'esprit que de beauté, et jamais aventurière n'a eu plus de talent pour amorcer les dupes. Mais elle ne ressembloit point à ces coquettes qui mettent à profit la reconnoissance de leurs amants. \ enoit-elle de dépouiller un homme d'affaires; elle en partageoit les

dépouilles avec le premier chevalier de tripot qu'elle trouvoit à son gré.

Nous nous aimâmes l'un l'autre dès que nous nous vîmes , et la conformité de nos inclinations nous lia si étroitement , que nous fûmes bientôt en communauté de biens. Nous n'en avions pas, à la vérité , de considérables, et nous les mangeâmes en peu de temps. Nous ne songions par malheur tous deux qu'à nous plaire, sans faire le moindre usage des dispositions que nous avions à vivre aux dépens d'autrui. La misère enfin réveilla nos génies , que le plaisir avoit engourdis. Mon cher Raphaël , me dit Camille , faisons diversion , mon ami; cessons de garder une fidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter une riche veuve , je puis charmer quelque vieux seigneur : si nous continuons à nous être fidèles , voilà deux fortunes manquées! Belle Camille, lui répondis-je , vous me prévenez ; j'allois vous faire la même proposition. J'y consens, ma reine. Oui, pour mieux entretenir notre mutuelle ardeur, tentons d'utiles conquêtes. Les infidélités que nous nous ferons deviendront des triomphes pour nous.

Cette convention faite , nous nous mîmes en campagne. Nous nous donnâmes d'abord de grands mouvements sans pouvoir rencontrer ce que nous cherchions. Camille ne trouvoit que des petits-maîtres , ce qui suppose des amants qui n'avgient pas le sou ; et moi que des femmes qui aimoient mieux lever des contributions que d'en payer. Comme l'amour se refusoit à nos besoins , nous eûmes recours aux fourberies. Nous en fîmes tant et tant, que le corrégidor en entendit parler; et ce juge, sévère en diable, changea un

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