‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 230 sur 241 · LIVRE VI, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. II

siteur et de greffier, dirent qu'ils vouloient se charger de ce soin-là tous deux ; que l'aventure de Xelva ne faisoit que les mettre en goiit , et qu'ils avoient envie de se rendre à Ségorbe , pour voir s'il ne se prësenteroit pas quelque occasion de faire un nouveau coup. Vous n'avez, ajouta le fils de Lucinde, qu'à nous attendre sous ces saules ; nous ne tarderons pas à vous venir rejoindre. A d'autres , seigneur don Raphaël , m'écriai-je en riant; dites-nous plutôt de vous attendre sous l'orme ! Si vous nous ciiiittez, nous avons bien la mine de ne vous revoir de long-temps. Ce soupçon nous offense , répliqua le seigneur Ambroise ; mais nous méritons que vous nous fassiez cet outrage. \ ous êtes excusables de vous défier de nous , après ce que nous avons fait à Yalladolid , et de vous imaginer que nous ne nous ferions pas plus de scrupule de vous abandonner, que les camarades que nous avons laissés dans cette ville. Vous vous trompez pourtant. Les confrères à qui nous avons faussé compagnie étoient des personnes d'un fort mauvais caractère, et dont la société commencoit à nous devenir insupportable. Il faut rendre cette justice aux gens de notre profession , qu'il n'y a point d'associés dans la vie civile que lintérêt divise moins ; mais quand il n'y a pas entre nous de conformité d inclinations, notre bonne intelligence peut s'altérer comme celle du reste des hommes. Ainsi, seigneur Gil Blas, poursuivit Lamela, je vous prie, vous et le seigneur don Alphonse , d'avoir un peu plus de confiance en nous , et de vous mettre l'esprit en repos sur l'envie que nous avons , don Raphaël et moi , d'aller à Ségorbe.

11 est bien aise, dit alors le fils de Lucinde , de leur oter là-dessus tout sujet d'inquiétude : ils n Ont qu à demeurer maîtres de la caisse , ils auront entre leurs mains une bonne caution de notre retour. Vous voyez, seigneur Gil Blas, ajouta-t-il , que nous allons d abord au fait. Vous serez tous deux nantis, et je puis vous assurer que nous partirons , Ambroise et moi, sans appréhender qu'e vous ne nous souffliez ce précieux nantissement. Après une marque si certaine de notre bonne foi, ne vous fierez-vous pas entièrement à nous.'' Oui, messieurs , leur dis-je , et vous pouvez présentement faire tout ce qu'il vous plaira. Ils partirent sur-lechamp, chargés de loutie et de la besace, et me laissèrent sous les saules avec don Alphonse , qui me dit après leur départ : 11 faut, seigneur Gil Blas, il faut que je vous ouvre mon cœur. Je me reproche d'avoir eu la complaisance de venir jusqu'ici avec ces deux fripons. Vous ne sauriez croire combien de fois je m'en suis déjà repenti. Hier au soir, pendant que je gardois les chevaux , j'ai fait mille réflexions mortifiantes. Jai pensé qu il ne convenoit point à un jeune homme qui a des principes d'honneur de vivre avec des gens aussi vicieux que Raphaël et Lamela ; que si par malheur un jour , et cela peut fort bien arriver , le succès d'une fourberie est tel que nous tombions entre les mains de la justice, j'aurai la honte d'être puni avec eux comme un voleur , et d éprouver un châtiment infâme. Ces images s'offrent sans cesse à mon esprit, et je vous avouerai que jai l'ésolu , pour n'être plus complice des mauvaises actions qu ils feront , de me séparer d eux pour jamais. Je ne crois pas , continua-t-il , que vous

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