‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 25 sur 241 · LIVRE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX

pâtissoit chez moi, me regarda de travers, et me dit d'un air brusque : Ecoute, Gil Blas, songe à faire ton devoir ; je t'avertis que, si tu recules, je te casserai la tête d'un coup de pistolet. J'étois trop persuadé qu'il le feroit comme il le disoit, pour négliger l'avertissement; c'est pourquoi je ne pensai plus qu'à recommander mon âme à Dieu , puisque je n'avois pas moins à craindre d'un côté que de l'autre.

Pendant ce temps-là , le carrosse et les cavaliers s'approchoient. Ils connurent quelle sorte de gens nous étions ; et, devinant notre dessein à notre contenance, ils s'arrêtèrent à la portée d'une escopette. Ils avoient , aussi bien que nous , des carabines et des pistolets. Tandis qu'ils se préparoient à nous faire face, il sortit du carrosse un homme bien fait et richement vêtu. Il monta sur un cheval de main , dont un des cavaliers tenoit la bride, et il se mit à la tête des autres. Il n'avoit pour arme que son épée et deux pistolets. Encore qu'ils ne fussent que quatre contre neuf , car le cocher demeura sur son siège, ils s'avancèrent vers nous avec une audace qui redoubla mon effroi. Je ne laissai pas pourtant, bien que tremblant de tous mes membres , de me tenir prêt à tiier mon coup : mais , pour dire les choses comme elles sont , je fermai les yeux et tournai la tête en déchargeant ma carabine; et, de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là sur la conscience.

Je ne ferai point un détail de faction : quoique pré' sent, je ne voyois rien ; et ma peur, en me troublant l'imagination , me cachoit l'horreur du spectacle même qui m effrayoit. Tout ce que je sais, c est qu'après un

48 GIL IILAS.

grand bruit de mousquetades j'entendis mes compagnons crier à pleine tête : Victoire ! -victoire ! A cette acclamation , la terreur qui s ëtoit emparée de mes sens se dissipa , et j'aperçus sur le champ de bataille les quatre cavaliers étendus sans vie. De notre côté, nous n'eûmes qu'un homme de tué. Ce fut l'apostat , qui n'eut en cette occasion que ce qu'il méritoit pour son apostasie, et pour ses mauvaises plaisanteries sur les scapulaires. Un de nos cavaliers reçut une balle à la rotule du genou droit. Le lieutenant fut aussi blessé , mais fort légèrement , le coup n'ayant fait qu'effleurer la peau.

Le seigneur Rolando courut d'abord à la portière du carrosse. 11 y avoit dedans une dame de vingt-quatre à vingt-cinq ans , qui lui parut très-belle , malgré le triste état où il la voyoit. Elle s'étoit évanouie pendant le combat , et son évanouissement duroit encore. Tandis qu'il s'occiipoit à la regarder, nous songeâmes nous autres au butin. Nous commençâmes par nous assurer des chevaux des cavaliers tués , car ces animaux, épouvantés du bruit des coups, s'étoient un peu écartés, après avoir perdu leurs guides. Pour les mules , elles n'avoient pas branlé , quoique durant l'action le cocher eiit quitté son siège pour se sauver. Nous mîmes pied à terre pour les dételer , et nous les chargeâmes de plusieurs .malles que nous trouvâmes attachées devant et derrière le carrosse. Cela fait , on prit , par ordre du capitaine, la dame , qui n'avoit point encore rappelé ses esprits , et on la mit à cheval entre les mains d'un voleur des plus robustes et des mieux montés 5 puis , laissant sur le grand chemin le carrosse

Page 1