CHAPITRE XII
De (|nelle manière désagréable Gil Blas et la dame tur<nt interrompus.
( orrégidor expéditif. — Muletier perfide.
DoNA Mencia fondit en larmes après avoir achevé ce récit '. Bien loin d'entreprendre de la consoler par des discours dans le goi*it de Sénèque, je la laissai donner un libre cours à ses soupirs ; je pleurai même aussi , tant il est naturel de s'intéresser pour les malheureux , et particulièrement pour une belle personne affligée. J'allois lui demander quel parti elle vouloit prendre dans la conjoncture où elle se trouvoit , et peut-être alloitelle me consulter là-dessus , si notre conversation n'eiit pas été interrompue : mais nous entendîmes dans 1 hôtellerie un grand bruit , qui , malgré nous , attira notre attention. Ce bruit étoit causé par l'arrivée du corrégidor, suivi de deux alguazils • et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre où nous étions. Un jeune cavalier, qui les accompagnoit , s'approcha de moi le
' On en trouvera la suite, ci-après, chapitre xiv.
* jilgiiazil : c'est un huissier exécuteur des ordres du corrégidor, une manière d'exempt.
N. B. Celle note est de Le Sage. Ajoutons-y i° qu'en espagnol «ne giosse araignée, qui prend les mouches dans sa toile, s'appelle expressément Yalgiiazà de moscas , l'alguazil des mouches; 2° qu'en Espagne la charge de grand alguazil est -.me dignité . I^s plus grands seigneurs s'honoroient d'être les familiers (ou espions) du saint-office.
premier, et se mit à regarder de près mon habit. Il n'eut pas besoin de l'examiner long-temps. Par saint Jacques, s'écria-t-il , voilà mon pourpoint! c'est lui-même; il n'est pas plus difficile à reconnoître que mon cheval. Vous pouvez arrêter ce galant sur ma parole; c'est un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci.
A ce discours, qui mapprenoit que ce cavalier étoit le gentilhomme volé dont j'avois , par malheur, toute la dépouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le corrégidor , que sa charge obligeoit plutôt à tirer une mauvaise conséquence de mon embarras qu'à l'expliquer favorablement , jugea que l'accusation n'étoit pas mal fondée ; et présumant que la dame pouvoit être complice, il nous fit emprisonner tous deux séparément. Ce juge n'étoit pas de ceux qui ont le regard terrible ; il avoit l'air doux et riant. Dieu sait s il en valoit mieux pour cela ! Sitôt que je fus en prison , il y vint avec ses deux furets , c'est-à-dire ses alguazils ; ils entrèrent d'un air joyeux; il sembloit qu'ils eussent un pressentiment qu'ils alloient faire une bonne affaire. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume; ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs ! Ils n'avoient jamais peut-être fait un si beau coup. A chaque poignée de pistoles qu'ils tiroient , je voyois leurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtout paroissoit hors de luimême. Ptlon enfant , me disoit-il d'un ton de voix plein de douceur , nous faisons notre charge : mais ne crains rien ; si tu n'es pas coupable, on ne te fera point de mal. Cependant ils vidèrent tout doucement mes poches, et me prirent ce que les voleurs même avoient respecté,
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je veux dire les quarante ducats de mon oncle. Ils n'en demeurèrent pas là : leurs mains avides et infatigables me parcoururent depuis la tète jusqu'aux pieds • ils me tournèrent de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n'avois point d'argent entre la peau €t la chemise. Je crois qu ils m'auroient volontiers ouvert le ventre pour voir s'il n'y en avoit point dedans. Après qu'ils eurent si bien fait leur charge, le corrégidor m'interrogea. Je lui contai ingénument tout ce qui m'étoit arrivé. Il fit écrire ma déposition ; puis il sortit avec ses gens et mes espèces, me laissant tout nu sur la paille.
O vie humaine ! m'éoriai-je quand je me vis seul et dans cet état, que tu es remplie d'aventures bizarres et de contre-temps ! Depuis .que je suis sorti d Oviédo , je n'éprouve que des disgrâces : à peine suis-je hors d'un péril , que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville , j'étois bien éloigné de penser que j'y ferois sitôt connoissance avec le corrégidor. En faisant ces réflexions inutiles , je remis le maudit pourpoint et le reste de l'habillement qui m'avoit porté malheur ; puis , m' exhortant moi-même à prendre courage : Allons , dis-je , Gil Blas, aie de la fermeté j songe qu'après ce temps il en viendra peut-être un plus heureux. Te siedil bien de te désespérer dans une prison ordinaire, après avoir fait un si pénible essai de patience dans le souterrain ? Mais, hélas! ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment pourrai-je sortir d'ici ? On vient de m'en ôter les moyens , puisqu'un prisonnier sans argent est un oiseau à qui Ion a coupé les ailes.
Au lieu de la perdrix et du lapereau (|ue j'avois fait
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mettre à la broche, on m'apporta un petit pain bis avec une cruche d'eau , et l'on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J'y demeui\ii quinze jours entiers sans voir personne que le concierge , qui uvoit soin de venir tous les matins lenouveler ma provision. Dès que je le voyois , j'affectois de lui parler , je tâchois de lier conversation avec lui pour me désennuyer un peu : mais ce personnage ne répondoit lien à tout ce que je lui disois ; il ne me fut pas possible d'en tirer une parole ; il cntroit même et sortoit le plus souvent sans me regarder. Le seizième jour , le corregidor parut , et me dit : Enfin , mon ami , tes peines sont finies ; tu peux t'abandonner à la joie 5 je viens l'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui étoit avec toi j je l'ai interrogée avant son départ , et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi dès aujourd'hui , pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Penailor à Gacabelos , comme tu me l'as dit , confirme ta déposition. 11 est dans Astorga. Je l'ai envoyé chercher; je l'attends : s'il convient de l'aventure de la question, je te mettrai sur-le-champ en liberté.
Ces paroles me réjouirent. Dès ce moment je me crus hors d'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justice qu'il vouloit me lendre ; et je n'avois pas encore achevé mon compliment , que le muletier , conduit par deux archers, arriva. Je le reconnus aussitôt : mais le bourreau de muletier , qui sans doute avoit vendu ma valise avec tout ce qui étoit dedans , craignant d'être obligé de restituer l'argent qu'il en avoit touché s'il avouoit qu il me reconnoissoit , dit cffron-
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tément qu'il ne savoit qui j'étois , et qu'il ne m avoit jamais vu. Ah! traître, m'écriai -je , confesse plutôt que tu as vendu mes bardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde-moi bien : je suis un de ces jeunes gens que tu menaças de la question dans le bourg de Cacabelos , et à qui tu fis si grand'peur. Le muletier répondit d'un air froid que je lui parlois d'une chose dont il n avoit aucune connoissance ; et, comme il soutint jusqu'au bout que je lui étois inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois. Mon enfant , me dit le corrégidor , tu vois bien que le muletier ne convient pas de ce que tu as déposé; ainsi je ne puis te rendre la liberté , quelque envie que j'en aie. Il fallut m' armer d'une nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l'eau , et à voir le silencieux concierge. Quand je songeois que je ne pouvois me tirer des griffes de la justice , bien que je n'eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me mettoit au désespoir ; je regrettois le souterrain. Dans le fond, disois-je, j'y avois moins de désagrément que dans ce cachot : je faisois bonne chère avec les voleurs, je m'entretenois avec eux agréablement, et je vivois dans la douce espérance de m'échapper ; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peut-être trop heureux de sortir d'ici pour alleiaux galères.
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