‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 36 sur 241 · LIVRE X, CHAP. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. XIII

lirai à Salanianque, où je tâcherai de mettre mon latin à profit. Tout ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sui.s point encore à Burgos : il faut vivre sur la route 5 vous n'ignorez pas qu'on fait fort mauvaise chère quand on voyage sans argent. Je vous entends, réphqua-t-il, et je vous offre ma bourse : elle est un peu plate à la vérité ; mais vous savez qu'un chantre n'est pas un évêque. En même temps il la tira , et me la mit entre les mains de si bonne grâce , que je ne pus me défenr're de la retenir telle qu'elle étoit. Je le remerciai comme s'il m'eût donné tout l'or du monde , et je lui fis mille protestations de services qui n'ont jamais eu d'effet. Après cela je le quittai , et sortis de la ville sans aller voir les autres personnes qui avoient contribué à mon élargissement; je me contentai de leur donner en moi-même mille bénédictions.

Le petit chantre avoit eu raison de ne me pas vanter sa bourse ; j'y trouvai très - peu d'espèces , et quelles espèces encore ? de la menue monnoie : par bonheur , j'étois accoutumé depuis deux mois à une vie très-frugale , et il me restoit encore quelques réaux lorsque j'arrivai au bourg de Ponte de JMula, qui n'est pas éloigné de Burgos. Je m'y arrêtai pour demander des nouvelles de dona Mencia. J'entrai dans une hôtellerie dont l hôtesse étoit une petite femme fort sèche , vive et hagarde. Je m'aperçus d'abord , à la mauvaise mine qu'elle me fit, que ma souquenille n'étoit guère de son goi\t 5 ce que je lui pardonnai volontiers. Je m'assis à une table. Je mangeai du pain et du fromage, et bus quelques coups d'un vin détestable qu'on m'apporta. Pendant ce repas, qui s'accordoit assez avec mou habillement,

yÔ GIL BLAS.

ie voulus entrer en conversation avec 1 hôtesse, qui me fit assez connoîtrc, par une gi"imace dédaigneuse, quelle méprisoit mon entretien. Je la priai de me dire si elle connoissoit le marquis de la Guardia , si son château etoit éloigné du bourg , et surtout si elle savoit ce que la marquise sa femme pouvoit être devenue. Vous demandez bien des choses , me répondit-elle d'un air plein de fierté. Elle m'apprit pourtant, quoique de fort mauvaise grâce , que le château de don Ambrosio n'étoit qu à une petite lieue de Ponte de Mula.

Après que j eus achevé de boire et de manger , comme il étoit nuit , je témoignai que je souhaitois de me reposer , et je demandai une chambre. A vous une chambre ! me dit l'hôtesse en me lançant un regard où le mépris étoil peint ; je n'ai point de chambre pour les gens qui font leur souper dun morceau de fromage. Tous mes lits sont retenus. J'attends des cavaliers d'importance, qui doivent venir loger ici ce soir. Tout ce que je puis faire pour votre service, c'est de vous mettre dans ma grange : ce ne sera pas , je pense , la première fois que vous aurez couché sur la paille. Elle ne croyoit pas si bien dire qu'elle disoit. Je ne répliquai point à son discours , et je me déterminai sagement à gagner le pailler , sur lequel je m'endormis bientôt comme un homme qui depuis long - temps étoit fait à la fatigue.

MVRE I, CHAP. XIV. — T

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