LIVRE I, CHAP. I
la logique, qui ni apprit à raisonner beaucoup. J'aimois tant la dispute , que j'arrêtois les passants , connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressois quelquefois à des figures liibernoises ' qui ne demandoient pas mieux ,• et il falloit alors nous voir disputer! Quels gestes! quelles grimaces! quelles <;ontorsions! Nos yeux étoient pleins de fureur, et nos bouches écumantes : on nous devoit plutôt prendre pour des possédés que pour des philosophes.
Je m'acquis toutefois par là, dans la ville, la réputation desavant. Mon oncle en fut ravi, parce qu'il fit réflexion que je cesserois bientôt de lui être à charge. Ho çà! Gil Blas , me dit-il un jour , le temps de ton enfance est passé. Tu as déjà dix-sept ans, et te voilà devenu habile garçon : il faut songer à te pousser. Je suis d'avis de t envoyer à l'université de Salamanque : avec 1 esprit que je te vois , tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats pour faire ton voyage, avec ma mule qui vaut bien dix à douze pistoles; tu la vendras à Salamanque, et tu en emploieras 1 argent àt'entreienir jusqu'à ce que tu sois placé.
'Irlandaises. Hibernie est l'ancien nom de l'Irlande; mais on dit tonjours un répétiteur, un disputeur hibernois. On connoît le poëme où Rulhières peint si bien
Un tas de faux docteurs, De pauvres Hibernois , complaisants disputeurs, Qui, fuyant leur pays pour les saintes promesses, Vieaneot vivre à Paris d'arguments et de messes.
C'étoit surtout à Paris que l'on rencontroit ces Jigures kiberuo/ses venues d'Irlande en France avec le roi Jacques Stuart, et signalées aussi dans les Lettres personnes. Quand Le Sage les place àOviédo, c'est une première preuve que, si le lieu de la scène est en Espagne, l'original des tableaux de Gil Blas est It jikis souvent en France.
g GIL BLA6.
11 ne pouvoit rien me proposer qui nie fût plus ac^réable ; car je mourois d'envie de voir le pays. Cependant j'eus assez de force sur moi pour cacher ma joie; et lorsqu'il fallut partir, ne paroissant sensible qu'à la douleur de quitter un oncle à qui j'avois tant doblio^ations , j'attendris le bon homme , qui me donna plus d'argent qu'il ne m'en auroit donné s'il eût pu lire au fond de mon àme. Avant mon départ , j'allai embrasser mon père et ma mère, qui ne m'épargnèrent pas les remontrances. Us m'exhortèrent à prier Dieu pour mon oncle , à vivre en honnête homme, à ne me point engager dans de mauvaises affaires , et , sur toutes choses , à ne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils meurent très-long-temps harangué, ils me firent présent de leur bénédiction , qui étoit le seul bien que j'attendois d'eux. Aussitôt je montai sur ma mule, et sortis de la ville.