‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 99 sur 241 · LIVRE III, CIIAP. III. 2l · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAP. III. 2l

maisons ruinées , dont il a été l'intendant. Je vous avertis qu'il est foi-t vain; il aime à voir ramper devant lui les autres domestiques. C'est à lui qu'ils doivent d'abord s'adresser quand ils ont la moindre grâce à demander à leur maître ; car, s'il arrive qu ils l'aient obtenue sans sa participation , il a toujours des détours tout prêts pour faire révoquer la grâce ou pour la rendre inutile. Réglez-vous sur cela , Gil Blas : faites votre cour au seigneur Rodriguez , préférablement à votre maître même, et mettez tout en usage pour lui plaire. Son amitié vous sera d'une grande utilité. Il vous paiera vos gages exactement; et, si vous êtes assez adroit pour gagner sa confiance , il pourra vous donner quelques petits os à ronger. Il en a tant! don Mathias est un jeune seigneur qui ne songe qu'à ses plaisirs, et qui ne veut prendre aucune connoissance de ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant 1

Lorsque nous fûmes ariivés à l'hôtel, nous demandâmes à parler au seigneur Rodriguez. On nous dit que nous le trouverions dans son appartement. Il y étoit en effet, et nous vîmes avec lui une manière de paysan qui tenoit un sac de toile bleue rempli d'espèces. L'intendant, qui me parut plus pâle et plus jaune qu'une fille fatiguée du célibat , vint au-devant de Melendez en lui tendant les bras : le marchand , de son côté , ouvrit les siens , et ils s'embrassèrent tous deux avec des démonstrations d'amitié où il y avoit beaucoup plus d'art que de naturel. Après cela il fut question de moi. Rodriguez m examina depuis les pieds jusqu'à la tête; puis il me dit fort poliment que j'étois

aao GIL BLAS.

tel qu'il falloit être pour convenir à don Mathias, et qu'il se chargeoit avec plaisir de me présenter à ce seigneur. Là-dessus Melendez fit connoître jusqu'à quel point il s'intéressoit pour moi : il pria l'intendant de m'accorder sa protection ; et , me laissant avec lui après force compliments, il se retira. Dès qu'il fut sorti , Rodrigue/ me dit : Je vous conduirai à mon maître d'abord que j'aurai expédié ce bon laboureur. Aussitôt il s'approcha du paysan; et, lui prenant son sac : Talego ' , lui dit-il , voyons si les cinq cents pistoles sont là-dedans. Il compta lui-même les pièces. Il trouva le compte juste , donna quittance de la somme au laboureur , et le renvoya. Il remit ensuite les espèces dans le sac. Alors s'adressant à moi : Nous pouvons présentement, me dit-il, aller au-devant de mon maître. Il sort du lit ordinairement sur le midi ; il est près d'une heure ; il doit être jour dans son appartement.

Don Mathias venoit en effet de se lever. Il étoit encore en robe de chambre , et renversé dans un fauteuil, sur un bras duquel il avoit une jambe étendue; il se balançoit en râpant du tabac'. Il s'entretenoit avec un laquais , qui , remplissant par intérim l'emploi de valet de chambre , se tenoit là tout prêt à le servir. Seigneur, lui dit l'intendant, voici un jeune homme que je prends la liberté de vous présenter pour remplacer celui que vous chassâtes avant-hier. Melendez ,

' Talego, sac à mettre de l'argent.

a A l'époque oà Le Sage composoit ce roman , la mode étoit encore que chaque preneur de tabac fût muni d'une râpe , avec du tabac en carotte qu'il mettoit en poudre lui-même.

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