LA CUISINE
Dans la cuisine où flotte une senteur de thym,
Au retour du marché, comme un soir de butin,
S'entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes
Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,
Les grands choux violets, le rouge potiron,
La tomate vernie et le pâle citron.
Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate
Gît fouillée au couteau, d'une plaie écarlate.
Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés
Avec des yeux pareils à des raisins crevés.
D'un tas d'huîtres vidé d'un panier couvert d'algues
Monte l'odeur du large et la fraîcheur des vagues. Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé; C'est un étal vibrant de fruits verts, de légumes, De nacre, d'argent clair, d'écaillés et de plumes. Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor, Un grand homard de bronze, acheté sur le port, Parmi la victuaille au hasard entassée, Agite, agonisant, une antenne cassée.
CLYDIE
Sur le vieux banc qu'ombrage un vert rideau de vigne Clydie aux bandeaux purs, Clydie au col de cygne Dévide, pour broder des oiseaux et des fleurs, Un écheveau de soie aux brillantes couleurs. Devant elle Paies tient, comme elle l'ordonne, Sur ses petites mains l'écheveau monotone, Et laissant par moments échapper un soupir Remonte un peu le bras que l'ennui fait fléchir. Le fil court. Par instants la blanche fiancée Suspend sa main qui tourne et, soudain oppressée
Des premières langueurs de sa jeune saison, Rêve au temps qui viendra de quitter la maison. Alors comme un oiseau qui voit la cage ouverte Paies se tourne et mord dans une pomme verte.